A Propos de "Tout Passe", Réflexions sur la Liberté de Vassili Grossman

Il y a une vingtaine d’années la lecture de Vie et Destin m’a tenu de longues heures en haleine. Épopée tragique qui est à la seconde guerre mondiale et au jdanovisme, ce que le Dr Jivago de Boris Pasternak fût à la première et à
Hardie parce qu’elle est formulée par un Z.E.K, qui est lui-même comme un étranger dans un système étrange. Inédite parce que le système n’avait pas auparavant été analysé de l’intérieur sous l’angle de l’essence de
Seule la société soviétique pouvait ainsi créer cette pyramide inversée de la Liberté, où la redécouverte d’une Liberté plus fondamentale que les Libertés politiques ou individuelles semble inatteignable. Cette Liberté, appelons là par défaut, Liberté d’Être est la base de la vie en société.
Pas de vie sociale sans Liberté d’Être, pas d’ordre spontané sans elle, pas d’homme, animal politique dans le sens d’Aristote sans elle, pas non plus de nécessité des autres Libertés.
Car le système soviétique, dans la folie planificatrice, de son ordre décrété, n’a nul besoin de la Liberté d’Être et c’est pourquoi quelque soit son discours sur les Libertés, ce n’est qu’un théâtre où la Liberté se récite au lieu de se vivre.
Or il n’est pas fortuit qu’Ivan Grigoriévitch situe l’essence de la Liberté dans les actes élémentaires de la vie sociale, dans des décisions simples comme de choisir son métier, de produire ou pas, de vendre ou de thésauriser, d’échanger ses biens ou de les conserver.
Cette Liberté première qui fût historiquement indissociable de la génération de toutes les autres est indiscernable pour les gérontes qui peuplent les sphères dirigeantes de l’U.R.S.S. Cette Liberté qui au fil des siècles aboutit aussi à l’économie de marché était la négation de leur raison d’être.
Même Gorbatchev et Yakovlev, lorsqu’ils entreprirent au milieu des années 80 de réformer « pour de bon » le système ne raisonnaient que sur les Libertés de presse, de conscience, bref les Libertés démocratiques hier définies comme bourgeoises par le communisme, mais qui précisément n’avaient de sens sans une Liberté d’Être plus profonde, qui elle-même n’avait de sens dans le monde moderne, sans la liberté de commercer et de produire, bref sans le capitalisme.
Anna, le bref amour d’Ivan Grigoriévitch, a elle-même connue les épisodes sordides de la dékoulakisation puis des famines de paysans provoquées par l’état en 1932.
Vassili Grossman, prête à Anna, une vie dans les kolkhozes qui lui permet de narrer cette tragédie.
« La dékoulakisation a commencée en 1929, à la fin de l’année, mais elle a battu son plein en février et en mars 1930. Je me souviens…avant de les arrêter, on les frappait d’un impôt. La première fois, ils le payaient…la seconde fois, ils vendaient ce qu’ils pouvaient pour s’acquitter. Ils croyaient que s’ils payaient l’État leur ferait grâce. Certains abattaient leur bétail…
...On a commencé par arrêter les chefs de famille…. Tout le premier contingent a été fusillé. Personne n’en a réchappé. Quand à ceux que l’on a arrêté à la fin de décembre on les a gardé en prison deux ou trois mois et on les a envoyé en « migration spéciales »…. La direction régionale faisait connaître le plan – le nombre de koulaks qu’il fallait arrêter – aux districts. Les districts divisaient ce chiffre entre les divers soviets locaux et les soviets locaux établissaient les listes…..Mais bien évidemment toutes sortes de choses entraient en jeu : pots-de-vin, histoires de femmes, vengeances personnelles…. Les pères ayant été arrêtés, le tour vint des familles, on traitait les enfants des koulaks de « fils de putains », de « buveurs de sang » ».
« …On nous parlait des koulaks aux réunions. La radio, le cinéma, les écrivains et Staline lui-même disaient tous la même chose ; les koulaks sont des parasites, ils brûlent le blé, ils tuent les enfants. Et on nous a déclaré sans ambages : il faut soulever les masses contre eux et les anéantir tous en tant que classe…. Et pas de pitié ce ne sont pas des hommes, ces créatures là !.... pour les tuer il fallait déclarer, les koulaks ne sont pas des êtres humains. »
« … on les a emmenés dans des wagons scellés,… ils n’ont emporté que ce qu’ils pouvaient porter eux-mêmes,… de tout les coins de Russie on transportait des paysans, ils étaient entassés par terre, il n’y avait pas de lits de planches. Naturellement les malades mourraient en route… L’escorte les traitait comme du bétail…. Comment c’était là-bas, la région les répartissait dans la taïga,…., on les déchargeait directement dans la neige, les faibles mourraient, ceux qui étaient aptes à travailler se mettaient à abattre des arbres sans arracher les souches…Ils faisaient rouler les arbres et construisaient des huttes, des baraques, ils travaillaient sans répit pour que leur familles ne meurent pas de froid…. »
Mais la dékoulakisation a été suivie d’un autre drame : « Nous pensions qu’il ne pouvait pas y avoir de destin pire que celui des koulaks ! Eh bien, nous nous trompions ! La hache a frappé tous les paysans du plus petit jusqu’au plus grand. Et ce fût un autre supplice, le supplice de la famine. »
« ….Quelle était la situation ? Après la dékoulakisation, les surfaces emblavées avaient considérablement diminué et le rendement était bas. Mais d’après les indications recueillies, notre vie était florissante depuis qu’il n’y avait plus de koulaks. Tout le monde mentait…..En conséquence, le plan a imposé à notre village une tâche telle que même en dix ans on n’aurait pu la remplir ! Au soviet rural, même ceux qui ne buvaient pas se sont mis à boire pour noyer leur peur…mais on connaît la chanson : « Tu n’as pas réalisé le plan, tu es donc un koulak camouflé ! »
L’Ukraine fût particulièrement visée, accusée comme le précise Anna « d’avoir encore en tête la propriété privée ». En 1932 le gouvernement donne l’ordre de saisir tout le blé, soit disant thésaurisé par les koulaks camouflés. Même le fond des semences est saisi. La loi soviétique imposait qu’aucun stock de grains ne soit réparti aux paysans du kolkhoze tant que les objectifs du plan n’étaient pas atteints.
La famine dramatique qui s’ensuivi en Ukraine, ainsi aussi dans le nord du Caucase et sur le cours inférieur de la Volga est mal connue en France. Des historiens comme James Mace considèrent que cette famine programmée par des circulaires documentées de réquisitions s’apparente à un génocide auquel à été donné le nom d’Holodomor et auquel on peut imputer plusieurs millions de victimes. Chaque minute 17 êtres humains mourraient de faim !
A nouveau le débat sémantique sur le terme de génocide doit être relativisé. Ce n’est pas seulement la paysannerie comme groupe social qui était visé, mais
une République la plus docile !
Au printemps 1932, quand il n'y eut plus de chats, de chiens, d'oiseaux et de rats à manger, les gens mangeaient de l'herbe, des orties et l'écorce des arbres.
Charnier de victimes de la famine de 1932
Tout les nostalgiques du communisme, les fanatiques de l’anticapitalisme ont du mal à reconnaître le caractère organisé et non subi de cette famine. C'est une famine politique et idéologique et pas seulement économique
Au-delà de la tragédie ukrainienne la suppression de la Liberté de circulation intérieure consolidait pour bien des années le contrôle de la population.
Lénine et le groupe bolchevique dans son ensemble avait initié la destruction des Libertés, brièvement acquises au début de
« Cette génération bolchevique s’était formée au temps de la révolution, à l’époque où régnait sans partage l’idéal et de la Commune mondiale. A l’époque du travail volontaire et enthousiaste des affamés (les samedis communistes). Elle a assumé l’héritage de la guerre mondiale et de la guerre civile, la désorganisation, la famine, le typhus, l’anarchie, le banditisme…. Elle a accepté l’héritage de centaines d’années d’arbitraire russe sous lequel des dizaines de générations sont nées et s’en sont allées, ne connaissant qu’un seul droit le servage.
La génération bolchevique du temps de la guerre civile a participé sous la direction de Lénine à la dispersion de l’assemblée constituante et à l’anéantissement des partis révolutionnaires démocratiques qui avaient lutté contre l’absolutisme russe.
La génération bolchevique de la guerre civile ne croyait pas en la valeur de la Liberté de la personne, de la Liberté de parole, de la Liberté de la presse…. Comme Lénine elle tenait que les libertés dont avaient rêvé l’intelligentsia et tant d’ouvriers révolutionnaires étaient dénués de valeur et comme tronqués…..
Les hommes qui ont crée cet État pensaient qu’il serait le moyen de réaliser leurs idéaux. Mais ce sont leurs rêves et leurs idéaux qui ont servi de moyen à l’État puissant et redoutable. De serviteur du peuple l’État s’est transformé en autocrate morne. »
Des années durant les marxistes, et encore aujourd’hui les alter mondialistes et égalitaristes divers maintiennent que les Libertés sont relatives.
Mais Grossman tirant les leçons de la tragédie soviétique formule au contraire une loi absolue. « La loi sacrée de la vie s’est formulée avec une évidence tragique : la Liberté de l’homme est au-dessus de tout. Il n’existe aucun but au monde auquel on ne peut sacrifier la Liberté de l’homme. »
Ivan Grigorievitch se remémore un soir au camp : « Je suis couché sur bat flanc et tout ce qu’il y de vivant en moi qui suis à demi mort, c’est ma foi : l’histoire des hommes c’est l’histoire de la Liberté, le passage d’une moindre Liberté à une plus grande Liberté. Cette foi me donne de la force et je caresse cette pensée qui se cache dans mes haillons de prisonnier, Tout ce qui est inhumain est insensé et inutile ! »
Grossman poursuit, « …La Liberté n’est pas une nécessité dont on a pris conscience, comme le croyait Engels. La Liberté est le contraire de
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Votre avis:
- Les dissidents soviétiques ont vraiment compris la Liberté?
- les dissidents, des incorrigibles rêveurs intellectuels qui idéalisent la Liberté?
- Liberté, Liberté, au fond les Russes ne sont-ils pas plus malheureux qu'il y a 20 ans?
