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mardi, août 15, 2006

A Propos de "Tout Passe", Réflexions sur la Liberté de Vassili Grossman



Il y a une vingtaine d’années la lecture de Vie et Destin m’a tenu de longues heures en haleine. Épopée tragique qui est à la seconde guerre mondiale et au jdanovisme, ce que le Dr Jivago de Boris Pasternak fût à la première et à la Révolution Russe, l’œuvre majeure de Vassili Grossman a été confisquée avant sa parution par le K.G.B et miraculeusement sauvée de la destruction. Souslov, un des dirigeants du parti communiste ayant dit à l'auteur, votre oeuvre ne pourra être publiée avant deux ou trois cent ans!

Mais l’auteur décédé en 1963 resta dans l’ignorance de la renaissance future de son roman. Cependant il avait eu le temps d’écrire une autre œuvre. Nouvelle aussi courte que « Vie et Destin » était une vaste fresque, « Tout Passe » narre la vie d’un Z.E.K. libéré des camps. L’espace de quelques rencontres avec son passé et un amour trop bref pour l’arracher à la solitude, il nous livre souvenirs et méditations sur l’histoire russe et décrit comment son pays ne s’est extirpé des griffes du tsarisme et du servage que pour retomber dans la soumission à l’État.

Regard historique sur plusieurs épisodes du stalinisme, la dékoulakisation, la grande famine de 1932-1933, le complot des blouses blanches, la déstalinisation, etc. Grossman donne à ce voyage diachronique l’acuité d’une analyse originale de la Liberté.

Hardie parce qu’elle est formulée par un Z.E.K, qui est lui-même comme un étranger dans un système étrange. Inédite parce que le système n’avait pas auparavant été analysé de l’intérieur sous l’angle de l’essence de la Liberté. Particulière parce qu’aujourd’hui, tandis que la parenthèse se referme sur le communisme, nous ne devons pas perdre ce legs précieux, la compréhension de la Liberté par son manque absolu dans la nuit totalitaire. Spécifique enfin parce dans la confrérie sombre des totalitarismes, le communisme se distingue par la négation du marché et des Libertés économiques.

Ivan Grigoriévitch est sorti des camps après la mort de Staline, lors du réformisme sans réformes qui s’en suivit et fût le début de l’ébranlement du régime. Mais pour le Z.E.K. prématurément vieilli qui erre dans Moscou, le mouvement est invisible et ce qui prédomine c’est l’immobilité d’une société où la Liberté est un trompe-l’œil.

« Autrefois je pensais que la Liberté, c’était la Liberté de parole, la Liberté de la Presse, la Liberté de conscience. Mais la Liberté s’étend à toute la vie de tous les hommes. La liberté c’est le droit de semer ce que l’on veut, de faire des chaussures et des manteaux, c’est le droit pour celui qui a semé de faire du pain, de le vendre ou de ne pas le vendre. C’est le droit pour le serrurier, le fondeur d’acier ou l’artiste de vivre et de travailler comme ils l’entendent et non comme on le leur ordonne… »

Seule la société soviétique pouvait ainsi créer cette pyramide inversée de la Liberté, où la redécouverte d’une Liberté plus fondamentale que les Libertés politiques ou individuelles semble inatteignable. Cette Liberté, appelons là par défaut, Liberté d’Être est la base de la vie en société.

Pas de vie sociale sans Liberté d’Être, pas d’ordre spontané sans elle, pas d’homme, animal politique dans le sens d’Aristote sans elle, pas non plus de nécessité des autres Libertés.

Car le système soviétique, dans la folie planificatrice, de son ordre décrété, n’a nul besoin de la Liberté d’Être et c’est pourquoi quelque soit son discours sur les Libertés, ce n’est qu’un théâtre où la Liberté se récite au lieu de se vivre.


Or il n’est pas fortuit qu’Ivan Grigoriévitch situe l’essence de la Liberté dans les actes élémentaires de la vie sociale, dans des décisions simples comme de choisir son métier, de produire ou pas, de vendre ou de thésauriser, d’échanger ses biens ou de les conserver.

Cette Liberté première qui fût historiquement indissociable de la génération de toutes les autres est indiscernable pour les gérontes qui peuplent les sphères dirigeantes de l’U.R.S.S. Cette Liberté qui au fil des siècles aboutit aussi à l’économie de marché était la négation de leur raison d’être.

Même Gorbatchev et Yakovlev, lorsqu’ils entreprirent au milieu des années 80 de réformer « pour de bon » le système ne raisonnaient que sur les Libertés de presse, de conscience, bref les Libertés démocratiques hier définies comme bourgeoises par le communisme, mais qui précisément n’avaient de sens sans une Liberté d’Être plus profonde, qui elle-même n’avait de sens dans le monde moderne, sans la liberté de commercer et de produire, bref sans le capitalisme.

L’espérance gorbatchévienne que la Perestroïka et la Glasnost, ces réformes démocratiques, pourraient suffire sans réintroduire le marché fit long feu, comme inversement la réintroduction du marché dans le cadre de la dictature de Beijing entraînera inévitablement des révoltes démocratiques. Chimères symétriques dont Grossman avait perçu l’inconsistance.


Anna, le bref amour d’Ivan Grigoriévitch, a elle-même connue les épisodes sordides de la dékoulakisation puis des famines de paysans provoquées par l’état en 1932.

« … pour le pouvoir soviétique l’essentiel c’est l’État…. L’État est semblable au chiffre 1, les hommes sont le zéro qui le décuple… ». Remarquable formule qui dévoile à la fois la faiblesse de l’état bureaucratique sans les hommes qui le servent et ceux qu’il soumet, et la monstrueuse puissance de son attelage binaire voué à amasser les zéros par la négation de leur liberté.

Dans la soumission à l’État soviétique se glisse la négation de l’homme, régression moyenâgeuse qui rappelle l’écrasement de l’homme dans l’asservissement à Dieu. « Dans les romans et les poèmes soviétiques comme dans l’art médiéval, les personnages exprimaient l’idée d’Église de divinité. Ils proclamaient un vrai dieu, l’homme n’existait pas pour lui-même, mais pour dieu, il existait pour louer ce dieu et son Église…. »

Ce parallèle historique est loin d’être vide de sens. Soumise à l’église et au Tsar, la société russe a connu un continuum de soumission jusqu’à la révolution. Celle-ci au lieu de l’émanciper a poursuivi et développé l’oppression par l’État. De même que pour Tocqueville, la Révolution Française n’a fait qu’étendre l’État absolutiste de Richelieu et Louis XIV.

Les deux révolutions sont liées et ont souvent été comparées. Pour Marx, Lénine, etc., la Révolution Russe réalisée sous la direction du prolétariat devait achever la transformation initiée par la Révolution Française, que « limitait » sa nature bourgeoise. Aujourd’hui alors que ce rapprochement est devenu doublement embarrassant pour les marxistes, reconnaissons que la Révolution Russe est effectivement allée beaucoup plus loin dans l’asservissement étatique que la Terreur de 93.

Ainsi parmi les drames majeurs du XXe siècle, l’épisode de la dékoulakisation, aujourd’hui encore n’a pas eu toute l’attention que ses sinistres proportions méritent. Le massacre des koulaks, paysans soi-disant riches, devenus bouc émissaires du système, nécessitait, composantes essentielles, leur stigmatisation, leur isolement et leur dépersonnalisation préalables.

Vassili Grossman, prête à Anna, une vie dans les kolkhozes qui lui permet de narrer cette tragédie.

« La dékoulakisation a commencée en 1929, à la fin de l’année, mais elle a battu son plein en février et en mars 1930. Je me souviens…avant de les arrêter, on les frappait d’un impôt. La première fois, ils le payaient…la seconde fois, ils vendaient ce qu’ils pouvaient pour s’acquitter. Ils croyaient que s’ils payaient l’État leur ferait grâce. Certains abattaient leur bétail…

...On a commencé par arrêter les chefs de famille…. Tout le premier contingent a été fusillé. Personne n’en a réchappé. Quand à ceux que l’on a arrêté à la fin de décembre on les a gardé en prison deux ou trois mois et on les a envoyé en « migration spéciales »…. La direction régionale faisait connaître le plan – le nombre de koulaks qu’il fallait arrêter – aux districts. Les districts divisaient ce chiffre entre les divers soviets locaux et les soviets locaux établissaient les listes…..Mais bien évidemment toutes sortes de choses entraient en jeu : pots-de-vin, histoires de femmes, vengeances personnelles…. Les pères ayant été arrêtés, le tour vint des familles, on traitait les enfants des koulaks de « fils de putains », de « buveurs de sang » ».

« …On nous parlait des koulaks aux réunions. La radio, le cinéma, les écrivains et Staline lui-même disaient tous la même chose ; les koulaks sont des parasites, ils brûlent le blé, ils tuent les enfants. Et on nous a déclaré sans ambages : il faut soulever les masses contre eux et les anéantir tous en tant que classe…. Et pas de pitié ce ne sont pas des hommes, ces créatures là !.... pour les tuer il fallait déclarer, les koulaks ne sont pas des êtres humains. »

Stigmatiser, isoler, dépersonnaliser sont les conditions préalables de la plupart des génocides jusqu’à aujourd’hui. Sémantiquement parlant la dékoulakisation n’est pas un génocide, (rien à voir avec les gênes), mais, hors la sémantique, les nazis ont été à bonne école y compris pour les trains et les déportations.

« … on les a emmenés dans des wagons scellés,… ils n’ont emporté que ce qu’ils pouvaient porter eux-mêmes,… de tout les coins de Russie on transportait des paysans, ils étaient entassés par terre, il n’y avait pas de lits de planches. Naturellement les malades mourraient en route… L’escorte les traitait comme du bétail…. Comment c’était là-bas, la région les répartissait dans la taïga,…., on les déchargeait directement dans la neige, les faibles mourraient, ceux qui étaient aptes à travailler se mettaient à abattre des arbres sans arracher les souches…Ils faisaient rouler les arbres et construisaient des huttes, des baraques, ils travaillaient sans répit pour que leur familles ne meurent pas de froid…. »


Mais la dékoulakisation a été suivie d’un autre drame : « Nous pensions qu’il ne pouvait pas y avoir de destin pire que celui des koulaks ! Eh bien, nous nous trompions ! La hache a frappé tous les paysans du plus petit jusqu’au plus grand. Et ce fût un autre supplice, le supplice de la famine. »

« ….Quelle était la situation ? Après la dékoulakisation, les surfaces emblavées avaient considérablement diminué et le rendement était bas. Mais d’après les indications recueillies, notre vie était florissante depuis qu’il n’y avait plus de koulaks. Tout le monde mentait…..En conséquence, le plan a imposé à notre village une tâche telle que même en dix ans on n’aurait pu la remplir ! Au soviet rural, même ceux qui ne buvaient pas se sont mis à boire pour noyer leur peur…mais on connaît la chanson : « Tu n’as pas réalisé le plan, tu es donc un koulak camouflé ! »


L’Ukraine fût particulièrement visée, accusée comme le précise Anna « d’avoir encore en tête la propriété privée ». En 1932 le gouvernement donne l’ordre de saisir tout le blé, soit disant thésaurisé par les koulaks camouflés. Même le fond des semences est saisi. La loi soviétique imposait qu’aucun stock de grains ne soit réparti aux paysans du kolkhoze tant que les objectifs du plan n’étaient pas atteints.

La famine dramatique qui s’ensuivi en Ukraine, ainsi aussi dans le nord du Caucase et sur le cours inférieur de la Volga est mal connue en France. Des historiens comme James Mace considèrent que cette famine programmée par des circulaires documentées de réquisitions s’apparente à un génocide auquel à été donné le nom d’Holodomor et auquel on peut imputer plusieurs millions de victimes. Chaque minute 17 êtres humains mourraient de faim !

A nouveau le débat sémantique sur le terme de génocide doit être relativisé. Ce n’est pas seulement la paysannerie comme groupe social qui était visé, mais la nation Ukrainienne.

Ainsi, le 11 août 1932, pendant la famine, dans sa lettre à Lazar Kaganovitch, Staline écrivait qu'il y a peu de temps encore on aurait pu perdre l'Ukraine et que maintenant il fallait en faire une République la plus docile !

James Mace

Au printemps 1932, quand il n'y eut plus de chats, de chiens, d'oiseaux et de rats à manger, les gens mangeaient de l'herbe, des orties et l'écorce des arbres.



Charnier de victimes de la famine de 1932

Tout les nostalgiques du communisme, les fanatiques de l’anticapitalisme ont du mal à reconnaître le caractère organisé et non subi de cette famine. C'est une famine politique et idéologique et pas seulement économique

Pendant ce temps le blé saisi était exporté, servant la propagande soviétique, ou souvent, il pourrissait stocké en plein air.

Simultanément la réalisation des objectifs industriels du plan impliquait la disponibilité d’une main d’œuvre bon marché, corvéable à merci. De 1927 à 1933, le nombre de détenus des camps au Goulag et ailleurs explose passant de 200 000 en 27 à 2 500 000 en 1930 et peut-être plus de 3 500 000 en 1933.

Pour pouvoir contrôler les mouvements de la population, notamment des paysans, vers les villes mais aussi vers la Russie, Moscou introduisit le 27 décembre 1932 le système des passeports intérieurs. Pour renforcer "la dictature du prolétariat dans la lutte contre les éléments ennemis de classe", il fallait réaliser le plan de "passportisation".

Bien des années plus tard, au retour des camps, Ivan Grigoriévitch rencontrant un ancien camarade d’université à Moscou se hâte de préciser qu’il est en règle et possède son passeport intérieur, l’autorisant à séjourner dans la capitale.

Au-delà de la tragédie ukrainienne la suppression de la Liberté de circulation intérieure consolidait pour bien des années le contrôle de la population.

Vassili Grossman ne considérait pas que la genèse du drame soviétique se fût produite avec le pouvoir de Staline dans la deuxième partie des années 20.

Lénine et le groupe bolchevique dans son ensemble avait initié la destruction des Libertés, brièvement acquises au début de la révolution. Au contraire ils avaient renversé le cours de la brève parenthèse de l’histoire russe qui va de mars 1861, date de l’abolition du servage aux lendemains de la révolution février 1917, lorsque le régime tsariste abattu, les chemins de la Liberté s’ouvrent un temps devant la Russie.

« Cette génération bolchevique s’était formée au temps de la révolution, à l’époque où régnait sans partage l’idéal et de la Commune mondiale. A l’époque du travail volontaire et enthousiaste des affamés (les samedis communistes). Elle a assumé l’héritage de la guerre mondiale et de la guerre civile, la désorganisation, la famine, le typhus, l’anarchie, le banditisme…. Elle a accepté l’héritage de centaines d’années d’arbitraire russe sous lequel des dizaines de générations sont nées et s’en sont allées, ne connaissant qu’un seul droit le servage.

La génération bolchevique du temps de la guerre civile a participé sous la direction de Lénine à la dispersion de l’assemblée constituante et à l’anéantissement des partis révolutionnaires démocratiques qui avaient lutté contre l’absolutisme russe.

La génération bolchevique de la guerre civile ne croyait pas en la valeur de la Liberté de la personne, de la Liberté de parole, de la Liberté de la presse…. Comme Lénine elle tenait que les libertés dont avaient rêvé l’intelligentsia et tant d’ouvriers révolutionnaires étaient dénués de valeur et comme tronqués…..

La terreur et la dictature ont dévoré ceux qui les ont instaurés et l’État qui paraissait n’être qu’un moyen s’est révélé un but.

Les hommes qui ont crée cet État pensaient qu’il serait le moyen de réaliser leurs idéaux. Mais ce sont leurs rêves et leurs idéaux qui ont servi de moyen à l’État puissant et redoutable. De serviteur du peuple l’État s’est transformé en autocrate morne. »

Des années durant les marxistes, et encore aujourd’hui les alter mondialistes et égalitaristes divers maintiennent que les Libertés sont relatives.

Mais Grossman tirant les leçons de la tragédie soviétique formule au contraire une loi absolue. « La loi sacrée de la vie s’est formulée avec une évidence tragique : la Liberté de l’homme est au-dessus de tout. Il n’existe aucun but au monde auquel on ne peut sacrifier la Liberté de l’homme. »

Ivan Grigorievitch se remémore un soir au camp : « Je suis couché sur bat flanc et tout ce qu’il y de vivant en moi qui suis à demi mort, c’est ma foi : l’histoire des hommes c’est l’histoire de la Liberté, le passage d’une moindre Liberté à une plus grande Liberté. Cette foi me donne de la force et je caresse cette pensée qui se cache dans mes haillons de prisonnier, Tout ce qui est inhumain est insensé et inutile ! »

Grossman poursuit, « …La Liberté n’est pas une nécessité dont on a pris conscience, comme le croyait Engels. La Liberté est le contraire de la nécessité. C’est la nécessité surmontée, vaincue. Le progrès c’est essentiellement le progrès de la Liberté humaine. D’ailleurs la vie elle-même est Liberté…. »

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  • Les dissidents soviétiques ont vraiment compris la Liberté?
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  • Liberté, Liberté, au fond les Russes ne sont-ils pas plus malheureux qu'il y a 20 ans?