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samedi, septembre 02, 2006

La Longue Marche de la Mongolie


Tenzin Gyatso

La récente visite du XIVe Dalaï Lama Tenzin Gyatso en Mongolie a provoqué des manifestations de joie et de ferveur de la part d’une partie de la population qui, à l’exception du nord du pays, est largement attachée au bouddhisme lamaïque. Elle a aussi attiré l’ire des dictateurs de Beijing qui y ont vu une ingérence dans les affaires intérieures chinoises, même s’il s’agit en l’occurrence du Tibet, occupé par la Chine depuis les années 50.

La mauvaise humeur chinoise s’est manifestée par l’annulation de vols entre les deux pays sous des prétextes techniques. L’apparence inoffensive de cette diplomatie des tarmacs masque mal la colère et la crainte de la clique communiste devant la résistance spirituelle bouddhiste, ainsi qu' une menace à peine voilée quant à l’indépendance de la Mongolie.

Pourtant la résurgence bouddhiste en Mongolie ne saurait surprendre, même si elle est un petit miracle de l’Histoire.

En 1911 dans l’effondrement de l’empire chinois des Qing, auquel elle était rattachée, la Mongolie devient indépendante et porte au pouvoir le 8eme Bouddha vivant, sous le titre de Bogdo-Gegen. qui installe une autoritaire théocratie féodale, une partie des richesses du pays étant contrôlée par les moines.

Toute modernisation du pays, y compris l’ouverture d’écoles laïques est écartée par le clergé, qui ne souhaite que vivre en accord avec ses traditions et s’enferme dans le passéisme.

En 1915 le traité tripartite de Kyakhta entre la Mongolie, la Chine et la Russie consacre une indépendance trompeuse, qui n’est qu’une autonomie limitée. Les deux géants voisins se réservent un rôle de protecteur, qui n’est pas sans rappeler la relation entre la Chine et le Tibet indépendant.


le 8eme Bouddha

Autour de la révolution russe, la Mongolie va connaître une succession de régimes tyranniques, puis totalitaires dont elle ne sortira qu’en 1992 avec l’effondrement du système soviétique.

Dès 1919 la Mongolie est occupée par les troupes chinoises qui tout en gardant le système féodal et bouddhiste, et en maintenant l’apparence du pouvoir du 8ème Bouddha, instaurent une tyrannie vite haïe par la population, d’autant qu’elle s’accompagne d’un effort de colonisation du pays. La république chinoise, on le voit, utilise déjà certaines méthodes qui seront celles de son successeur maoïste quarante ans plus tard au Tibet.

La tempête rouge qui s’est levée au Nord-Ouest en 1917 va bouleverser ces projets, de la façon la plus inattendue, lorsque le pays est envahie par les nuées mauvaises du baron balte Roman Feodorovitch Von Ungern-Sternberg, dont les troupes issues des armées blanches, mais totalement autonomes, marchent sur la capitale Urga.

Von Ungern-Sternberg

Vite surnommé le baron fou, Von Ungern-Sternberg n’a pas usurpé non plus une réputation de cruauté sanguinaire, de mégalomanie et d’antisémitisme. Il a cependant un projet mystique et politique la renaissance d’un ordre de chevaliers bouddhistes et la construction d’un vaste empire asiatique du Turkménistan aux rives du Pacifique qui réunirait les Chinois, les Mongols, les Tibétains, les Afghans, les Tatars, les Bouriates, les Kirghizes et les Kalmouks.

Le projet politique du baron révèle un discours préfasciste, emprunt de mysticisme comme en témoigne les citations qui suivent:

« Pour protéger l’évolution de l’humanité et lutter contre la révolution, parce que je suis certain que l’évolution conduit à la divinité et que la révolution ne mène qu’à la bestialité »

« (il faut une).... défense militaire et morale contre l’Occident pourri… » « En Asie il y aura un grand État, de l’Océan Pacifique et de l’Océan Indien jusqu’aux rives de la Volga ». « La sage religion de Bouddha s’étendra jusqu’au nord et jusqu’à l’ouest. Ce sera la victoire de l’esprit. Un conquérant, un chef, apparaîtra, plus fort et plus résolu que Gengis Khan … »

Ses troupes regroupent gardes blancs Russes, Bouriates, Tatars, Bachkirs et Mongols

Les premiers assauts sur Urga sont des échecs face aux troupes chinoises, mais n’entraînent aucun renoncement du baron qui finit par investir la ville au début de 1921.

La population trop naïve se réjouit d’abord du départ des Chinois, avant de comprendre qu’elle est tombée sous la coupe d’un tyran sanglant qui oscille entre le chef de rezzou asiatique et anticommuniste qu’il est et le Néron moderne qu’il ne pouvait être, malgré l’apparente séduction de son projet de chevalerie asiatique qui fascine un temps et un peu.

Or dans le même temps une séduction plus forte, plus trompeuse et plus moderne a levé le drapeau de l’Indépendance nationale. Sükhe-Bător (son nom signifie, Héros à la Hache) un typographe et Horloogiyn Choibalsan ont créé deux mouvements qui se réunissent en mars 1921 sous le nom de Parti Populaire Mongol et l’inspiration du communisme triomphant.

En 1921, les délégués de ce parti dont Sükhe-Bător ont rencontré Lénine et avec l’appui soviétique entreprenne de chasser Von Ungern-Sternberg, soutenu par l’impérialisme Japonais qui est alors tout à ses ambitions de conquête asiatique et qui verrait bien dans les délires de grand empire qui animent Von Ungern-Sternberg, un état fantoche à son service, projet qui verra le jour aussi en Manchourie.

Von Ungern-Sternberg, abandonné par une partie des siens et qui a imprudemment quitté Urga sera vaincu par les Rouges, puis capturé par les Chinois, avant d’être remis aux soviétiques qui le fusillent sans façon.



Sükhe-Bător

Le parti Populaire mongol qui a peu après changé son nom en parti révolutionnaire mongol garde un temps le 8e Bouddha, otage d’un ordre nouveau dont l’antagonisme est total avec le système féodal sur lequel repose alors les lamaseries.


La mort en 1923 de Sükhe-Bător, à l’age de 30 ans, puis celle de Dogsomyn Bodoo un autre chef du parti Révolutionnaire du peuple Mongol, toutes deux dans des conditions mal élucidées, conduit progressivement au pouvoir unique Choibalsan, homme dur et brutal, qui sera surnommé le Staline Mongol. Alors que le 8eBouddha décède à son tour en 1924, le culte de la personnalité, trait distinctif du système stalinien, s’installe peu à peu, dans sa version des steppes. Ainsi Urga est rebaptisée Ulan Bator, (la ville) du Héros Rouge.

Statue de Sükhe-Bător à Ulan Bator

La Mongolie devint une république populaire et à l'encontre de la tradition bouddhiste, il fut interdit de rechercher la réincarnation du Bogdo Gegen.

Au sein du Parti Populaire mongol le courant pro stalinien de Choibalsan s’affronte avec les lignes communistes plus autonomes et nationalistes de Dogsomyn Bodoo, Agdanbuugiyn Amar et Peljidiyn Genden.

Bodoo, un temps Premier Ministre en 1921 et 1922, après la chute de Von Ungern-Sternberg, Agdanbuugiyn Amar qui le sera par deux fois dans les années 20 et 30 et Genden qui dirige le pays à son tour de 1932 à 1936 ne sont pas totalement soumis à Moscou.

Au cours des années 30, la collectivisation des terres et des troupeaux sur le modèle soviétique implique la réquisition des biens du clergé bouddhiste et la création subséquente de fermes collectives.



Agdanbuugiyn Amar

L’affrontement avec les moines bouddhistes prend dès lors deux aspects. L’un est la rupture avec l’ordre féodal et le clergé réactionnaire qui s’oppose à la modernité, cette rupture conduira à une économie collectivisée qui détruira l’agriculture au lieu de la développer. L’autre, tout à fait dans l’esprit stalinien est l’assaut idéologique contre le bouddhisme et la destruction physique du clergé, d’abord comme moyens pour arriver aux fins collectivistes, puis comme conséquence logique d’un affrontement avec un groupe défini comme "ennemi objectif" du communisme.

Hannah Arendt a expliqué brillamment que la désignation d’un ennemi objectif du système est une des marques du totalitarisme. Là où une dictature combat des opposants et des adversaires qu’elle réprime, emprisonne et tue parfois, un système totalitaire a des ennemis objectifs définis à l’avance par l’idéologie au nom de lois falsifiées de la Nature, de l’Histoire ou de commandements divins. Le clergé bouddhiste et féodal, condamné par l’Histoire dans le déterminisme historique marxiste, entre parfaitement dans cette catégorie des ennemis objectifs à détruire totalement. Qu’importe s’ils sont d’aventure prêts à collaborer avec le système.

La négation de la Liberté de conscience est exigée par l’affrontement « classe contre classe », qui est la ligne du Komintern au tournant des années 30.

Pourtant plusieurs dirigeants du Parti Révolutionnaire du Peuple Mongol s’opposent à la ligne moscovite.

Leur parti est communiste certes, mais aussi porteur d’un élan d’indépendance nationale qui a permis d’évincer tant les Chinois que les bandes de Von Ungern-Sternberg soutenues par Tokyo. La rupture brutale avec le clergé n’est pas admissible pour Genden qui refuse de combattre la religion et affirme que Bouddha et Lénine sont les deux plus grands génies de l'Humanité.

Genden était le fils d’un gardien de troupeau, exploité par des propriétaires terriens. Sa volonté d’en finir avec le féodalisme était authentique.

Cependant plutôt que de collectiviser les terres, il propose aux paysans de devenir riches par la propriété et le développement de petites entreprises. Genden recrée la N.E.P. de Boukharine alors que cette politique a été abandonnée en U.R.S.S.

En 1935 Genden rencontre Staline et dénonce l' « impérialisme rouge » pratiqué par l'URSS en Mongolie. Genden s'oppose à l'exécution des moines bouddhistes voulue par Staline ainsi qu'au stationnement de troupes soviétiques sur le territoire mongol.

Genden va apprendre à connaître le secrétaire général du PCUS : Staline convoque une session du PRPM à Oulan-Bator qui démet Genden de ses fonctions le 2 mars 1936. Il est remplacé à la tête du parti par Horloogiyn Choibalsan, le chef de la faction stalinienne du PRPM. Genden est ensuite assigné à résidence, puis transporté à Moscou pour être exécuté le 26 novembre 1937.

Mais la « démission » de Genden ne met pas fin à la crise entre Ulan Bator et Moscou. Si Choibalsan dirige le parti, le retour d’ Agdanbuugiyn Amar au poste de Premier Ministre, maintient un équilibre précaire entre les deux « lignes ».

Dans son premier discours public Agdanbuugiyn Amar tappelle à l’arrêt de la répression. Mais selon un dispositif qui devait se répéter après la deuxième guerre mondiale dans les "démocraties" populaires d’Europe de l’Est, le ministère de l’Intérieur était contrôlé par Moscou, au travers de la direction du parti et échappait de ce fait à Agdanbuugiyn Amar.

Celui-ci fût arrêté et envoyé à Moscou, où il sera sauvagement torturé avant d’être assassiné. A son procès il apostrophera ainsi ses juges : « Je ne suis pas un criminel ! Si la Mongolie est un état indépendant, pourquoi suis-je jugé par un tribunal soviétique ? J’aime mon peuple et j‘ai de la sympathie pour les Russes, mais je m’oppose aux Rouges et à leur régime qui agresse mon peuple et arrête leurs dirigeants, comme en témoigne mon procès… »

Agdanbuugiyn Amar sera exécuté en Juillet 1941. Entre temps des dizaines de milliers de Mongols, pour beaucoup des moines bouddhistes auront été massacrés, 700 monastères et lamaseries rasées, l'écriture mongole traditionnelle est progressivement remplacée par l'alphabet cyrillique. Le successeur d’Amar, Choibalsan surnommé le « boucher sanglant » gagne la bataille de la collectivisation au prix de la destruction de la culture !


Horloogiyn Choibalsan

Ces massacres annoncent ceux commis en 1940, en Pologne à Katyn, lorsque plus de 22 000 personnes, officirrs de l'armée, intellectuels, médecins,...... furent assassinés. Entre temps Staline aura aussi découvert l'art de faire accuser d'autres (en l'occurence les nazis) de ses crimes.

Les meurtres de Genden et Amar exécutés après des procès truqués et des tortures évoquent quant à eux étangement ceux de Rajk et Nagy en Hongrie après guerre et en 1956.


Il y a quelques années encore, un journaliste de la télévision britannique affirmait avoir découvert, près de Moron à la frontière soviétique, un charnier humain contenant les restes d'environ 5 000 moines bouddhistes exécutés sur les ordres de Staline. Chacune des victimes avait été tuée d'une balle dans la tête.

Le reportage du journaliste britannique comporte aussi l'interview d'un homme de 83 ans qui affirme avoir été un exécuteur des basses oeuvres du dictateur stalinien de l'époque, le maréchal Horloogiyn Choibalsan. Le vieil homme déclare avoir personnellement participé à la mise à mort de 15 724 personnes durant cette période. "Je les mettais dans des camions et ensuite je les maintenais pendant qu'on leur mettait une balle dans la tête; il n'y avait pas de justice en Mongolie en ce temps-là; la plupart de ceux qui étaient ainsi exécutés n'avaient commis aucun crime » a-t-il ajouté.

Lorsque Agdanbuugiyn Amar sera exécuté en Juillet 1941, la préparation de l’offensive japonaise sur Pearl harbor qui aura lieu le 7 décembre 1941 était en pleine préparation. Ce raid qui devait décider de l’entrée en guerre des États-unis, et par là indirectement de l’issue du conflit était la conséquence directe d’un événement survenu deux ans plutôt.

Dans les premiers jours de juin1939, la bataille de Khalkhin-Gol, nom mongol de la rivière Khalkha, qui coule non loin de la frontière mandchoue, et que les Japonais appelèrent l'incident de Nomonham, du nom de la principale localité de la région, a marqué une date-charnière dans les relations nippo soviétiques à la veille de la seconde guerre mondiale. Jusque là, le régime militariste de Tokyo hésitait entre deux stratégies: celle préconisée par la marine d'une poussée vers les mers du Sud, et celle du haut commandement de l'armée, qui, de ses bases en Chine du Nord, en Corée et dans le protectorat du Mandchoukouo, voulait attaquer l'ennemi traditionnel russe.

Plusieurs divisions de l'armée rouge épaulées par des unités mongoles affrontaient la VIe armée japonaise, qui avait envahi la République populaire mongole. En quelques jours de très violents combats, les Japonais étaient écrasés et se repliaient en désordre.


Célébration de la bataille de Kalkhin Gol


C'était la fin du rêve des militaires nippons de l’armée de terre de s'emparer de la Mongolie et de l'Extrême-Orient soviétique. Staline avait gagné la paix sur ses frontières orientales et brisé l'espoir du IIIe Reich de conclure une alliance offensive antisoviétique avec l'empire du Soleil Levant. Finalement, le point de vue de la marine l'emportait sans conteste, ouvrant la voie à la guerre du Pacifique deux ans plus tard.

De plus, le Japon, sévèrement étrillé par une armée russe qu'il croyait toujours au niveau de celle qui avait été écrasée en 1905 et, de plus, affaiblie par les purges staliniennes, préférera enterrer la hache de guerre. Le 13 avril1941, alors que Hitler prépare l'opération Barbarossa contre l'URSS, Japonais et Soviétiques signeront un pacte de neutralité valable cinq ans, mettant un terme aux espoirs du Führer d'une attaque sur deux fronts.



Lire aussi:

Avec Claude B Levenson, Contre la Colonisation du Tibet

Histoire de la Mongolie.


Enfin pour ceux qui voudraient voyager en Mongolie une méthode de langue utile, à cette adresse

Votre avis:

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