jeudi, mars 03, 2011

Mohammad Al-Asfar, Ecrivain et Révolutionnaire Patient

Peut-on écrire sur la Libye sans faire du journalisme béat ou  au contraire publier autre chose que des craintes apocalyptiques?

Peut-on parler de la révolution Libyenne, pour ce qu'elle est d'abord, une révolution qui cherche la Liberté et pense l'atteindre?


Oui on le peut  et c'est ce que fait magnifiquement Mohammad Al-Sfar, romancier Libyen.

Malgré la situation encore confuse en Libye, non seulement parce que Khadafi n'est pas encore vaincu, peut tuer par centaines et peut-être même l'emporter. Mais aussi parce que les hésitations diplomatiques sont odieuses. Lenteur d'Obama quand le temps ce sont des vies, diplomatie européennes sans envergure à la limite de la complicité comme le ministre Patrick Ollier en France, grand défenseur du tyran de Tripoli.
Et puis surtout, confusion quant au devenir de la révolution, comme ces graffitis et ces prêches antisémites.

Et pourtant !
C'est bien une révolution pour la Liberté contre la tyrannie, non pas au nom de la religion ou des tribus. Ce sont des comités spontanés et auto-organisés qui ont fleuri dans les villes à l'initiative de la société civile, médecins, avocats, enseignants.

Le texte ci-dessous, je l'ai trouvé exceptionnel et retraduit depuis l'anglais. C'est celui d'un écrivain au matin de la révolution. Et qui insiste, cette révolution veut se débarrasser de la tyrannie, de l'image de terrorisme que traine  la Libye ,et qui rejette les crimes terroristes de Lockerbie et d'ailleurs. Une révolution qui veut s'intégrer  au monde.

C'est un très beau texte révolutionnaire qui plonge dans le massacre de la prison d'Abu Salim où 1200 furent tués en 1996, et dans la lutte des familles pour la vérité est on le sait peu à l'origine de la révolte de Benghazi. La lutte pour la vérité qui devient la lutte pour la Liberté, c'est au sens strict, la théorie, le programme libéral, l'essence même de toute société.

Et dans ce texte il est aussi question de la lutte pour l'indépendance contre la colonisation Italienne, du résistant Omar al-Mukhtar, dont Hollywood fit un film, il y a longtemps, bien avant que Khadafi ne se serve de ce symbole pour culpabiliser l'Occident afin de le rançonner à son profit.

Il y a aussi une petite fille sérieuse qui cherche son oncle, perdu à Abu Salim. Oui un très beau texte.


Des Révolutionnaires patients en Libye
de MOHAMMAD AL-ASFAR

Benghazi, Libye

Rien n'est impossible dans cette vie.
Nous pouvons discuter de tout sujet calmement. Nous avons seulement besoin de bonnes intentions. Les déclarations du style, "vous êtes pour ou contre moi?" sont inutiles. Je ne suis ni pour vous ni contre vous, ni même entre les deux.

Si je prends position, alors je ne suis pas un écrivain. Je suis près de vous, mais vous ne pouvez pas me voir et moi non plus,  même si tu saignes dans mon cœur. Je ne suis pas intéressé de savoir quelles positions ont les gens. Je ne m’intéresse qu’à observer la petite fille sérieuse qui a perdu son oncle lors d’ un massacre dans une prison libyenne.

«Où est mon oncle, papa?"

"Il voyage."


"Reviendra t-il bientôt ?"

"Il sera de retour bientôt, ma chérie, et  t'apportera une belle révolution "

"Et pourquoi ne nous téléphone t-il pas ?"

"Il n'a pas de crédits de téléphone, mais il va en acheter bientôt et nous appeler, mon amour."

"Donne-moi son numéro ! Je vais l'appeler. J'ai une carte de téléphone. "

"Appelle n’importe quel numéro entre 1 et 1200, et il te répondra."

L'enfant sérieuse me dit qu'elle l'a appelé et qu'une voix au téléphone lui a dit que son oncle était à la prière du vendredi.

"Alors j'ai dormi et rêvé, papa, dit-elle. "Un grand homme dans une robe blanche marchait autour de la tombe d'Omar al-Mukhtar, à Benghazi, puis il monta sur son cheval blanc et s'envola dans le ciel, il me faisait signe, papa, et me jeta une fleur odoriférante. Lorsque je me suis réveillé, je ne l’ai pas trouvé plantée dans mon cœur, mais l'odeur légèrement salée de Benghazi - de la Libye – elle, est toujours là. Prends ma main, papa, et sent là pour vérifier. Jamais plus je ne me laverai les mains. Je veux que le parfum reste avec moi pour toujours. "

J'ai dit à ma fille: "Lave toi les mains. L'odeur ne va pas s’en aller. L'eau ne lave que la saleté. "

La révolution dans mon pays s’est embrasée, et a obtenu des succès considérables à l'intérieur et à l'étranger. Chaque fois qu'une ville est libérée, des institutions de fortune sont créées pour gérer la vie quotidienne et défendre la liberté, tandis que de plus en plus de personnalités du régime, personnalités  politiques, personnalités du monde culturel ou des affaires, nous rejoignent.

Notre drapeau n'est plus un champ vert fixe, celui que nous portons aujourd'hui est rouge, noir et vert avec un croissant et l'étoile au milieu.
Les couleurs sont un rappel de l'obscurité et de la colonisation dont nous avons souffert dans notre histoire.

Pendant des décennies, nous avons vécu dans la terreur, entouré par des espions et des informateurs, risquant sans cesse l’emprisonnement ou la «disparition». Personne ne pouvait vous défendre, il n'y avait pas de véritables tribunaux, pas de droits de l'homme, rien.

Tout, avant cette révolution, servait à l'enrichissement du tyran et de sa famille. Tout était à leur avantage: l'armée, la police, l'eau, la culture, l'éducation, les hôtels, les restaurants, le drapeau. Même le sexe a été réglementé: beaucoup de gens ne pouvaient pas se marier tant que le pouvoir n’avait pas décidé d’organiser un mariage de masse et leur « offre » une chambre pour la nuit de noces.

Il y a quinze ans, en une seule nuit, le tyran et ses mercenaires ont assassiné 1.200 personnes à la prison d'Abou Salim, où les prisonniers politiques étaient détenus. Les corps ont été entassés dans une fosse commune cachée. Des   prisonniers de toute la Libye, de tous âges, mis à mort sans même un procès symbolique. Mon  frère unique était l'un d'eux.

J'ai écrit sur le massacre dans mon premier roman. Et dans mon deuxième. Et dans mon troisième. Et je n'étais pas le seul, qui ne pouvait oublier. La brutalité de cette soirée d'été a été l'une des étincelles qui a déclenché cette révolution. Les familles de ces victimes ont commencé les manifestations ici, à Benghazi, et furent bientôt rejointes par les jeunes hommes de la révolution.

Maintenant, malgré la violence du régime tout autour de nous, ces villes qui ont été libérées sont porteuses de joie, nous avons goûté à la liberté. La peur, la terreur, la tension et la nervosité qui ont caractérisé les Libyens ont disparu; les vieilles querelles se sont dissipées. Tout le monde veut aider, sans se laisser décourager par la pluie et la faim.

Cette révolution a transformé les Libyens, nous a fait sentir qu'il y a une chose qui s'appelle la liberté qui doit être gagnée, et que l'on ne devrait pas en profiter seul, au détriment du bonheur des autres, de leurs fatigues ou de leurs vies.

J'ai à peine le temps d'écrire: je passe mes jours parmi la foule. Je préfère vivre la révolution maintenant que de l'écrire – Elle est encore fraîche, comme un nouveau-né, non corrompue. C'est une révolution au goût libyen, un mélange d'épices, de sel et de lumière qui sent les bénédictions qui viennent des lanternes des saints.

Pendant des années, je n’ai croisé  de vieux amis que de temps en temps, au marché du vendredi ou lors des funérailles, des mariages et des événements sportifs. Maintenant, je rencontre beaucoup de mes amis d'enfance dans les rues et ruelles de la révolution.

Les murs sont devenus des affiches, décorées avec de nouveaux slogans chantant la gloire de la révolution et de ses martyrs, et dénonçant les tyrans et leurs façons terroristes. Ces phrases sont pleines de terribles erreurs de grammaire et d'orthographe, mais n'en sont pas moins honnêtes et artistiques.

Ils sont nés avec la naissance de la liberté et de la vie, et ces graffitis ne doivent jamais être recouverts. ils devraient être maintenus jusqu'à ce que les rayons du soleil les fanent, mais je doute que le soleil veuille les effacer.

Je ne veux pas parler des massacres qui ont été commis ces dernières semaines par le régime: le monde est à l'écoute et observe ces images brutales, ces crimes  qui prennent aux tripes. Je veux plutôt parler de personnes qui ont gagné, qui ont vaincu la mort. Les martyrs de cette révolution n'ont pas seulement été des jeunes hommes et femmes, il y a eu des martyrs de tous les âges, de tous les niveaux d’enseignements, de toutes les classes sociales. La Libye s’est soulevée dans son intégralité
Nous ne sommes pas en train de copier quiconque, mais nous avouons avoir été inspiré par les révolutions en Tunisie et en Egypte. Nous ne pouvons connaître le bonheur aussi longtemps que le tyran demeure. Comment pourrions-nous visiter les Tunisiens et les Egyptiens si nous ne pouvons garder la tête haute comme eux, comme tous les peuples libres du monde?

Les Libyens ont été patients longtemps, mais notre patience n'était pas de la lâcheté. Nous avons attendu une  véritable source d'inspiration, et maintenant qu’elle est venue, nous avons atteint notre objectif, avec un courage et une motivation qui ont étonné le monde.

Notre révolution est une révolution du peuple, des gens qui ne peuvent plus supporter la puanteur de la tyrannie, qui ne peuvent pas être satisfait par la charité. La pression a atteint sa limite. Ainsi, les gens se sont révoltés et ont proclamé leur désir d'une vie meilleure.

Et ils ont été agressés par les éructations meurtrières d'un tyran, et non pas avec du gaz lacrymogène, mais avec des balles réelles des chars, des avions et des tirs de missiles. Donc, nous nous sommes appelés les "petits-enfants d'Omar al-Mukhtar," en hommage au chef de la résistance qui fut martyrisé en 1931 pour avoir dit aux occupants italiens que le peuple libyen ne se rendrait pas, et vaincrait ou mourrait. Et nous avons persévéré, nous avons subi et nous avons gagné.

Maintenant, il semble que le pays est beau. Ses femmes sont plus belles que jamais, leurs sourires sont plus doux et leurs cœurs sont pleins de chansons. Même les malades ont été guéris; leur maladie a été causée par le fléau de la dictature.

Les gens du monde entier sont avec nous. Et avant même leur soutien, nous avons eu leur respect pour notre révolution qui n'a pas été entachée par le pillage ou le vandalisme. Notre objectif est clair: faire tomber un régime fasciste qui nous a transformé en une nation d’indésirables dans le monde.

Nous allons transformer la Libye en un phare de civilisation de science et de culture, une méritocratie où chacun gagnera sa position, indépendamment de son idéologie ou de sa tribu. Nous allons travailler de manière aussi transparente que nous pouvons, et nous ferons en sorte que le monde ait confiance en nous et nous aide. Tout le monde ici est convaincu que la liberté de la Libye a déjà été acquise, et que nous devons maintenant travailler à sa sécurité. La révolution a désormais besoin de talents, pas de fidélité.

Le peuple libyen est maintenant frère de l'humanité. Nous pouvons parler librement à ceux dans le monde Arabe et ailleurs que nous avions depuis longtemps envie de rencontrer, et  on peut les étreindre sans crainte. Nos vies en tant  que Libyens étaient toujours difficiles: pour ceux d'entre nous qui avaient la chance de voyager, partout nous étions face à un doigt accusateur – pour la disparition de l'imam chiite libanais Moussa al-Sadr, lors d'un voyage en Libye en 1978; pour l'attentat de Lockerbie en 1988 et la destruction d'un avion  française au-dessus du Niger l’année suivante. Mais maintenant, nous avons montré au monde que la responsabilité de ces actes n’incombe pas au peuple libyen, mais à l'odieuse dictature.


Il y a bien longtemps, j’ai promis à  une petite fille que mon frère serait de retour. Le voilà et il a apporté avec lui une révolution.


Mohammad al-Asfar est un romancier.  

1 commentaires:

Samia Lamine a dit…

Oui, tous les hommes libres sont avec le peuple libyens et sa révolution armée contre la dictature.

De la victoire de la révolution libyenne dépend l'avenir de celles qui sont en cours et celles qui suivront car les forces réactionnaires étrangères, notamment les USA, espèrent étouffer les vents des libertés qui soufflent en orient et leur garantie est l'échec en Libye que Dieu la préserve!

Aux révolutions ,on demande la victoire ou la victoire... Un seul chemin.

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