L’Iran et les Racines du Mal

La nouvelle de la venue à Paris du dictateur Syrien Bashir el Assad à l’occasion du sommet pour l’Union de la Méditerranée et l’hypothèse (actuellement non confirmée) de le voir assister depuis la tribune d’honneur au défilé du 14 Juillet, n’a provoqué qu’une faible polémique et non le tollé salutaire qui eut été souhaitable.
Assad après Kadhafi, dont le retour est d’ailleurs espéré par l’Elysée pour le sommet du 13 Juillet, le quinquennat est loin de la rupture promise en matière de politique Arabe.
Le prétexte invoqué dans le cas Syrien, à savoir l’acceptation par Damas de l’élection présidentielle Libanaise et la présidence de Michel Sleimane, est pathétique.
L’élection de Beyrouth, après le coup de force du Hezbollah, ne fait que consacrer un retour de la Syrie au Pays du Cèdre et il faut toute la myopie et la mauvaise foi du Quai d’Orsay pour y voir l’achèvement d’un processus démocratique.
Les légitimes protestations de l’opposition socialiste eussent été plus crédibles sans le souvenir du voyage de Ségolène Royal au Liban. Surtout elles ne manquent pas de contradiction.
Hollande, Royal, etc se félicitent régulièrement de la candidature de Barack Obama aux Etats-Unis, qui ne rate pas une occasion d’affirmer qu’il rencontrera les dirigeants de la Syrie, de l’Iran et de la Corée du Nord, manière selon lui d’instaurer de nouveaux rapports internationaux. Hollande est-il entrain de critiquer chez Sarkozy, ce qu’il applaudit chez Obama ?
La naïveté de celui-ci est éclairante. Que répète le candidat démocrate ? Qu’il est prêt à s’asseoir avec Ahmadinedjad et à lui dire franchement : « Nous voulons que vous cessiez de menacer Israël de destruction. Si vous persistez nous prendrons des sanctions. Si au contraire vous cessez, alors nous sommes prêt à vous donner des avantages économiques."
Il n’est pas nécessaire d’avoir une grande connaissance de la diplomatie pour comprendre que ce programme aboutira au mieux à ce que l’Iran (et la Syrie, La Corée du Nord, Cuba,….) fassent monter les enchères et retirent des négociations la légitimité internationale qui leur fait défaut et au pire qu’ils le fassent pour gagner du temps sans changer leurs objectifs d’agression.
L’incapacité d’admettre que les dictateurs ne sont pas des dirigeants politiques comme les autres, qu’ils ne parlent pas au nom de leurs peuples n’est pas d’importance secondaire.
Historiquement c’est cette même naïveté des dirigeants occidentaux au cours des années 30, que nous envisageons rétrospectivement comme une cécité néfaste.
Michael Ledeen, spécialiste de l’Iran insiste sur la répétition névrotique de l’approche naïve de l’Occident vis à vis des régimes totalitaires. Il rappelle que le totalitarisme du XXe siècle n’était pas strictement sans précédent et que la faiblesse des démocraties face à ces régimes, au cours des années 30 ne peut-être imputable à l’unicité d’un mal nouveau et encore naissant.
Le lien entre le totalitarisme du XXe et les millénaristes du XIe au XVIe siècle est beaucoup plus fort qu’il n’y paraît de prime abord. Le messianisme totalitaire, fasciste ou communiste avait déjà des précédents lointains avec les mouvements millénaristes Chrétiens.
Ainsi, l’agitation millénariste s’est fortement développée au XIe et XIIe siècles. Les Croisades elles-mêmes en font partie. Le pape Urbain II se proposait de hâter les temps messianiques par la reconquête des Lieux Saints. 
Le prédicateur Pierre l’Ermite (ci-dessus) réussit à lever d’importantes troupes de pauvres et de miséreux qui espéraient trouver à Jérusalem une cité terrestre et miraculeuse qui satisferaient leur espoir d’abondance et leur soif de justice.
On sait que sur les chemins de la Terre Sainte, les hordes de Pierre l’Hermite massacrèrent les Juifs partout où ils les trouvaient, en France, en Allemagne et bien sûr à Jérusalem, prenant au mot les prophéties bibliques sur l’extermination des Infidèles. Il en fut de même avec la Croisade des Enfants au XIIe siècle. 
De façon analogue l’Allemagne fut agitée par le mythe de l’Empereur des Derniers Jours où la prophétie des Temps Nouveaux se fond avec l’espoir d’un chef, un « novus dux » qui sera Frédéric 1er Barberousse (ci-contre) puis les résurrections successives que la crédulité populaire lui prête au fil des siècles.
Les guerres de paysans et la révolte Anabaptiste à Munster en 1534, affinent encore la dimension sociale et le communisme primitif issu du millénarisme.
Il n’est pas surprenant qu’Engels y ait vu une des premières apparitions du prolétariat sur la scène de l'Histoire et la preuve de l’aspiration historique au communisme.
Comme le précise l’historien Norman Cohn, « le mouvement encadré par des semi illettrés qui se déclarent fiers de l’être (car le Seigneur a choisi les ignorants pour racheter le monde) se montre délibérément anti-intellectuel. Les livres sont rassemblés et brûlés en autodafés. On interdit tous les livres sauf la Bible, on entend en effet rompre avec le passé, forger un homme nouveau. Toutes les interprétations de l’Ecriture autre que celles des Anabaptistes doivent être
éliminées…..
Tout le pouvoir est aux mains de Jan Bockelson encore appelé Jean de Leyde, (ci-contre) entouré d’un conseil de douze Anciens. La peine capitale est instaurée, non seulement pour les crimes ordinaires, mais pour le mensonge, la médisance, l’avarice ou la querelle : c’est là un instrument de despotisme irrésistible. Tous les artisans deviennent employés publics. Le comportement sexuel est réglementé. Toute relation sexuelle avec des non anabaptistes est considérée comme un crime…… »
Il serait intéressant de poursuivre l’analyse historique. Philippe Nemo dans son « Histoire des Idées Politiques », montre comment les mouvements millénaristes tendent à déterminer des catégories victimaires, les Juifs, les Riches, les Nobles, les Clercs, puis à les fusionner en un unique personnage diabolique, égoïste, pervers et luxurieux,
« On voit qu’il y a une continuité entre ces passions médiévales et la dénonciation moderne par les nazis, du Juif ou par les socialistes révolutionnaires du capitaliste et du bourgeois. »
Les racines judéo-chrétiennes de l’Europe ont leur face cachée. La victoire des Lumières n’est pas complète sans la défaite du millénarisme.
L’espérance millénariste ressurgit dans les processus révolutionnaires où elle s’incarne dans les courants les plus extrémistes et prend le dessus dans des cas en apparence aussi dissemblables que la Révolution Française, la Révolution Russe ou la Révolution Iranienne.
Peut-être est-elle propre à une tentation totalitaire inhérente à l’humanité et qui constitue l’envers de l’aspiration à la Liberté.
Jean François Revel dans la « Tentation Totalitaire » s’interrogeait, « Existe-t-il en nous un désir d’être gouvernés de façon totalitaire ? C’est une hypothèse qui expliquerait bien des comportements, bien des discours et bien des silences….
Il n’est pas à écarter que le ressort d’un tel aveuglement volontaire soit de la part d’une importante minorité occidentale, un désir inavoué de vivre dans le système stalinien, non pas en dépit de ce qu’il est, mais à cause de ce qu’il est.
Les uns pour assouvir un appétit d’exercer la tyrannie, dont aucun d’entre nous n’est exempt ; les autres par besoin de subir la servitude, aspiration trouble dont personne n’est peut-être exempt non plus. Après tout si la tyrannie ne rencontrait jamais la complicité de ses victimes, l’histoire de notre temps et de bien d’autres n’aurait pas été ce qu’elle fût. »
Thèse pessimiste, extrême sans doute, dont on ne saurait cependant assurer qu’elle n‘a pas une part de vrai, à commencer par la mollesse face au totalitarisme et au manque de volonté et de cohérence des démocraties dans la défense de leurs valeurs.
Thèse nécessaire cependant et qui ne saurait être limitée à l’Occident. Les aspirations millénaristes sont de retour au sein du monde Musulman comme le note dans le Nouvel Observateur, l’historien Jean Pierre Fillu, qui parle d’un déferlement de littérature apocalyptique.
« Depuis 30 ans, un courant récupère les Apocalypses chrétiennes en les recouvrant d’un vernis pseudo musulman, comme pour combler une angoisse face au troubles que vivent les musulmans. Le but est de se rassurer sur la certitude de la victoire de l’Islam contre tous ses adversaires coalisés. Et les défaites actuelles deviennent les « signes » mêmes de la garantie de succès. »
Le lien effectué par Michael Ledeen, auteur de "The Iranian Time Bomb" entre le totalitarisme moderne et le millénarisme est donc plus que vrai historiquement, il est bien réel aujourd’hui.
L’Iran et le Mal par Michael Ledeen (traduit du Wall Street Journal)
« Depuis la 2e Guerre Mondiale, nous avons été pris du désir passionné de comprendre comment se sont produits les génocides, établis les Etats terroristes et déclenchées les guerres mondiales, afin d’imaginer comment les prévenir dans le futur.
Avant tout nous avons cherché les réponses à quelques questions essentielles.
Pourquoi l’Occident a échoué à percevoir la catastrophe qui survenait ?
Pourquoi y eut-il si peu d’efforts pour refouler la marée fasciste ?
Et pourquoi presque tous les dirigeants Occidentaux et tant d’intellectuels ont traité les fascistes comme s’ils étaient des dirigeants politiques normaux et non les révolutionnaires violents qu’ils étaient pourtant ? Pourquoi les principales victimes désignées, les Juifs, eux aussi échouèrent à comprendre l’ampleur de la menace ?
Pourquoi la résistance fut-elle si rare ?
Les réponses apportées le furent généralement autour de deux idées. L’unicité du mal et l’absence de précédent historique.
L’Italie et l’Allemagne étaient deux des nations les plus civilisées et cultivées du monde. Il était difficile d’apprécier jusqu’à quel point un mal si terrible s’était emparé de pays qui avaient été ceux de Beethoven, Kant, Dante et Rossini.
Dès lors comment blâmer les dirigeants, sans même parler des victimes, de n’avoir pas deviner un mal qui était totalement nouveau, comme les massacres de masse systématiques à grande échelle ou l’apparition d’une menace mortelle sur la civilisation tout entière?
Jamais jusqu’alors n’avait existé un plan organisé à ce point pour la destruction d’une « race » entière. C’est pourquoi il était presque impossible de le comprendre avant qu’il ne se réalise. Et même pendant qu’il se réalisait.
Cet échec à comprendre ce qui se passait pris la forme bien connue du refus systématique d’admettre les plans de l’ennemi. Les rodomontades d’Hitler, que ce soit dans « Mein Kampf » ou lors des meetings nazis était souvent sous-estimées et qualifiées de politiques démagogiques destinées à accroître et maintenir son soutien populaire. Rarement furent-elles prises au sérieux pour ce qu’elles étaient, des engagements solennels qu’il avait bien l’intention de tenir.
Les appels lancés par Mussolini à l’établissement d’un nouvel empire Italien, et par la suite son alliance avec Hitler, furent également relativisés et traités de bravacheries, voire simplement excusés sous le prétexte que puisque d’autres pays Européens disposaient de territoires outremers, l’Italie en avait également le droit.
Certains universitaires élargirent le champ de leurs recherches afin d’inclure les autres régimes de terreur, comme la Russie de Staline, qui assassina aussi systématiquement des millions de personnes et dont les ambitions menacèrent aussi l’Occident.
Comme pour le fascisme, les contemporains de ces régimes n’arrivèrent pas admettre que l’Archipel du Goulag était bien ce qu’il était. Et comme pour le fascisme, ces régimes furent étudiés intensément afin qu’à l’avenir nous verrions clairement le mal assez tôt pour l’empêcher de devenir une menace sérieuse.
De nos jours il y a très peu de choses que nous ne savons sur ces régimes et ces mouvements. Nos plus grands historiens et philosophes les ont décrits, analysés et chroniqués les guerres qu’ils nous ont livrées. Notre connaissance est considérable comme est sincère et intense notre volonté de les empêcher de se produire à nouveau.
Et pourtant ces menaces ont resurgi, et nous nous comportons tout comme au siècle dernier. Le monde frémit sous les rhétoriques familières et les agressions des mouvements tels qu’Al Kaida et des régimes comme l’Iran Khomeyniste ou l’Arabie Saoudite Wahhabite, qui promettent de nous détruire, nous et nos semblables. Comme leurs prédécesseurs au siècle dernier, leurs intentions ne sont pas voilées et ils tentent de les mettre en œuvre dès qu’ils en ont la possibilité.
Comme nos prédécesseurs nous ne les prenons guère au sérieux et n’agissons pas conséquemment. À nouveau et bien souvent nous relativisons la logique de leurs idées et les conséquences prévisibles de leurs discours et de leurs écrits. Nous ne voulons y voir qu’une version Arabe ou Islamique de la politique, destinée à des fins essentiellement domestiques.
Il est clair que les explications que nous donnons de nos propres échecs au cours du XXe siècle étaient erronées. L’irruption de mouvements messianiques de masse n’était pas nouvelle et il y a peu de chose que nous ne sachions à leur sujet.
Pas plus que n’est une excuse, le fait de voir de tels mouvements apparaître dans des pays avec de longues histoires et traditions politiques et culturelles. La question qui s’impose à nouveau est donc, pourquoi somme nous incapables d’apprécier correctement la menace qui prend forme ? Pourquoi prenons-nous nos ennemis, pour de simples dirigeants occidentaux engagés dans la voie de négociations ?
Sans doute y a-t-il plusieurs raisons. La croyance que tous les hommes sont identiques et intrinsèquement bon, même si l’Histoire de l’humanité et particulièrement celle du siècle précédent ne va guère dans ce sens.
Certes il est déplaisant d’admettre que des hommes, des peuples, des cultures entières, parfois parmi les plus sophistiquées, peuvent se soumettre au mal et leur obéir. Une grande partie de la culture Occidentale croit profondément que la nature humaine est bonne et est réticente à abandonner ces théories rassurantes.
C’est pourquoi nous avons tendance à considérer comme raisonnable, même les ennemis dont la déraison fanatique est manifeste. Il ne s’agit pas là d’une simple question philosophique. Reconnaître la menace qui se profile suppose au choix,de s’abandonner à une politique de suicide nationale, ou de la combattre sans merci.
Comme ce fût le cas au cours du XXe siècle, ce combat implique la guerre. Il implique aussi, qu’au moins temporairement, nous soyons prêt à des sacrifices sur de nombreux points, le confort de nos vies, nos vies mêmes parfois, nos passions domestiques, nos carrières et même certaines Libertés. Surtout nous devons être prêt à investir dans cette lutte une partie de nos richesses. Tous ces sacrifices seront pénibles.
Il y a aussi l’antisémitisme. Les vieux bréviaires de la haine, comme « Le Protocole des Sages de Sion », sont édités désormais en Persan et en Arabe, disséminés dans tout le Moyen-Orient. Des appels à la destruction des Juifs sont régulièrement diffusés sur les télévisions Iraniennes, Egyptiennes, Saoudites, Syriennes, et sont même répétés dans les mosquées Européennes et Américaines.
Il y a peu de condamnations de la part de l’Occident et pratiquement aucune action n’est entreprise, comme si l’Occident retrouvait une indifférence naguère familière envers le sort des Juifs. Finalement il y a la nature même de notre système politique. Aucune démocratie ne se prépara vraiment à la guerre avant de la subir au cours des années 40. Aucune n’était préparée à l’assaut terroriste du XXIe siècle. La nature de la politique en Occident rend très difficile aux dirigeants de chaque pays, même à ceux dont la clairvoyance les met au-dessus du lot, de prendre en temps utile les décisions préventives.
Franklin Delano Roosevelt eut à combattre désespérément pour obtenir du Congrès le vote de la conscription, quelques mois à peine avant Pearl Harbour. Aujourd’hui comme hier, c’est l’ennemi qui a l’initiative. Même désormais alors que nous sommes engagés sur les théâtres Irakiens et Afghans, peu admettent que nous sommes attaqués par un ennemi semblable à ceux d’hier. Encore moins d’entre nous sont prêts à agir en conséquence. Mais cette fois l’ignorance ne saurait nous excuser. Si nous sommes vaincus ce sera par manque de volonté et non de connaissances. Ce fût déjà le cas lorsque nous fûmes au bord du gouffre en 1940. »
Le Monde selon Jimmy Carter


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