samedi, janvier 12, 2008

Les Archives Perdues du Coran

C’est une histoire qui tient à la fois du Nom de la Rose d’Umberto Ecco, du Da Vinci Code et d’Indiana Jones et les Aventuriers de l’Arche Perdue de Spielberg.

Des microfilms uniques de manuscrits anciens du Coran, réalisés au cours des années 20 et 30 par des savants et des érudits Allemands, viennent d’être retrouvé en Allemagne.

Comme toutes les histoires mystérieuses, celle-ci a plusieurs portes ou dates d’entrée. L’une d’entre elles est le 24 Avril 1944 à Munich lorsqu’un bombardement de la RAF détruit un ancien collège de jésuites du XVIe siècle qui abrite l’académie des sciences de Bavière. Un bombardement parmi d’autres sur la capitale Bavaroise qui sera la cible de 71 raids en 1943 et 1944.

Aussi lorsque Anton Spitaler orientaliste connu et responsable des collections annonce la perte irrémédiable de 450 rouleaux de microfilms de vieux manuscrits du Coran personne ne mettra en doute sa parole pour plusieurs décennies.

Or Spitaler a menti, il a caché les microfilms dans une boîte à cigares et ainsi soustrait à la science, le plus important projet de recherches sur l’Histoire du Coran jamais entrepris.

Le Coran n’a pas selon la tradition, d’histoire à proprement parler. Terme arabe, qui signifie « récitation », il est le récit fait par Mohamed de la parole de Dieu transmise par l’ange Gabriel.
Les récits de Mohamed gardés oralement ou transcrits par fragments sur divers supports furent compilés, vingt ans après sa mort, sous Othman, le troisième calife. Les sources antérieures à cette compilation scrupuleusement détruites.

Le Coran est, pour les fondamentalistes, immuable, immaculé, inaltérable et inimitable. L’exégèse du Coran, sans parler de la recherche et de la critique scientifique, n’a elle-même pas de valeur si elle n’est pas le fait de musulmans observants.

L’idée d’une histoire du Coran qui remette en cause le récit originel et l’établisse comme le produit de compilations d’auteurs divers comme pour la Bible, voire l’adaptation d’autres textes anciens est inadmissible pour les fondamentalistes et équivaut à un blasphème.


L’histoire du Coran n’a donc pas été établie, en dehors du récit religieux. L’histoire de l’histoire du Coran commence quant à elle au milieu du XIXe siècle et ce sont les universitaires Allemands qui font alors référence.

Par un de ses clins d’œil ironiques de l’aventure humaine, c’est parce qu’ils étudiaient la Bible et les Evangiles, que ces universitaires se tournent aussi vers le Coran. C’est parce qu’ils critiquent et mettent en cause les récits religieux qui fondent le Judaïsme et le Christianisme qu’ils étudient aussi l’Histoire du Coran. Leur démarche scientifique qui fut importante dans l’établissement d’une Europe laïque et permis de mieux comprendre les textes religieux, effleura aussi la surface de l’Orient.

En 1857, une Académie Française, L’Académie des inscriptions et belles-lettres lance un concours doté, pour la meilleure « histoire critique » du Coran. Le texte du concours précise qu’il s’agit de :

« …rechercher la division primitive et le caractère des différents morceaux qui le composent; déterminer autant qu’il est possible, avec l’aide des historiens arabes et des commentateurs et d’après l'examen des morceaux eux-mêmes, les moments de la vie de Mahomet auxquels ils se rapportent; exposer les vicissitudes que traversa le texte du Coran, depuis les récitations de Mahomet jusqu’à la recension définitive qui lui donna la forme où nous le voyons; déterminer d’après l'examen des plus anciens manuscrits la nature des variantes qui ont survécu aux recensions. »

Trois savants, deux Allemands et un Italien relèvent le gant. Parmi eux Aloys Sprenger qui est alors le plus réputé et Michele Amari qui sera connu pour son Histoire de la Sicile Islamique. Mais c’est le jeune universitaire de Gottingen, Theodor Nöldeke (ci-dessous) qui l’emporte avec son Histoire du Coran, (Geschichte des Korans) qui demeure, aujourd’hui encore, le pilier de la recherche Occidentale.

La démarche scientifique utilisée pour la Bible s’est considérablement aidée de la recherche archéologique. Le cœur géographique de l’Islam, l’Arabie se refusant à ces recherches et le Coran contenant lui-même peu de références géographiques, les chercheurs occidentaux ne peuvent qu’étudier le texte lui-même et s’appuyer sur la linguistique et la sémantique.

Le destin des travaux de Nödelke est une vraie saga qui vaut bien les œuvres de fiction que j’ai mentionnées en introduction. En 1898, l’éditeur de Nödelke lui commande une seconde édition, mais la mort ne laissera pas le savant conclure. Un de ses élèves, Friedrich Schwally s’attelle à la tâche, mais décède à son tour après avoir édité un premier volume en 1919.

C’est alors qu’entre en scène un jeune universitaire de Königsberg, Gotthelf Bergsträsser, disciple de Nödelke et un des plus grands linguistes orientalistes du XXe siècle. Bergsträsser, prolixe, travaille aussi bien sur l’Arabe que sur l’Hébreu ancien.

Gotthelf Bergsträsser (ci-contre) est tout le contraire de l’universitaire enfermé dans sa bibliothèque. Tandis que l’Allemagne glisse vers le nazisme, il parcourt l’Afrique du Nord et l’Orient à la recherche d’anciennes copies du Coran, et à l’aide d’un simple Leica, il constitue l’essentiel de la collection de microfilms qui se retrouve dans les fonds de l’académie des sciences de Bavière.



Radicalement opposé au national-socialisme, il aide les universitaires Juifs Allemands en 1933, alpiniste chevronné, il meurt au cours d’une expédition sur le mont Watzmann dans des circonstances mal établies.
En l’absence d’autopsie, une rumeur d’assassinat se met à circuler.
Aujourd’hui encore son « Einführung in die Semitischen Sprachen » (Introduction aux langues sémitiques) est un ouvrage de référence international.

Le travail sur l’histoire du Coran est un temps poursuivi par Otto Pretzl, autre arabiste Allemand. Pretzl se rend au Maroc et encore avec un Leica complète le recueil de Bergsträsser, en obtenant non sans difficultés de photographier une très ancienne copie du Coran dans une bibliothèque royale.

Mais les Nazis ont d’autres missions pour leurs arabisants et Pretzl (ci-contre)qui était membre des services de renseignements est mis à contribution pour le Reich de mille ans. Il semble avoir mené en 1940 les interrogatoires de soldats nord-africains prisonniers lors de la campagne de France et peut-être procéder à des recrutements.

Toujours est-il que Pretzl meurt au cours d’un accident d’avion en mission en Irak, où il devait s’employer à fomenter un soulèvement arabe contre les Britanniques.

C’est ici que nous retrouvons Anton Spitaler (à gauche) qui prend la responsabilité de la collection de Microfilms à la suite de Pretzl. Pendant la guerre, Spitaler sert d’abord en France et en Belgique comme interprète d’arabe.
Peut-être rencontre t-il Pretzl, mais il n’est pas établi qu’il est travaillé aussi pour les services secrets. On le retrouve en Autriche, officier interprète attaché par la suite au bataillon germano-arabe 845 constitué de volontaires musulmans, qui sera stationné en Grèce.

Le recrutement de volontaires musulmans fut une constante mal connue de la politique nazie. En un sens, ceux-ci prenaient la relève des efforts communistes initiés au congrès des peuples d’Orient à Bakou en 1921, qui visaient à lever une révolution musulmane contre l’impérialisme britannique.
Le mufti Husseini de Jérusalem, les frères musulmans prêtèrent leur concours à ses efforts où l’on distingue l’embryon d’un fascisme arabe.

Démobilisé après la guerre Spitaler retourne à l’université, mais au lieu de reprendre le travail de Bergstrasser et Pretzl, il commence l’édition d’un dictionnaire de l’Arabe classique, dont il ne produira en plusieurs décennie que les deux premières lettres.

Les années de l’après-guerre et les décennies qui suivirent ont vu dans l’université allemande, l’opposition entre les orientalistes classiques, parfois anciens nazis et le courant anti-traditionnel.
Günter Lüling est un représentant de ce dernier. Il suggère à la lumière de ces travaux que le Coran a des sources Syriaques et emprunte à des hymnes chrétiens. Autant dire que ces thèses aux implications « révolutionnaires » sont inadmissibles pour l’Islam fondamentaliste et même au-delà.
A l’université c’est Anton Spitaler qui mène la charge contre Günter Lüling et obtient son exclusion. Lüling réplique que le département orientaliste est infiltré par des ex-nazis comme Berthold Spuler et Rudi Paret, ce dernier ayant travaillé pendant la guerre, à « l’Institut d’étude et d’éradication de la présence et de l’influence juive dans les églises allemandes ».

Pourtant le débat n’oppose plus résistants et anciens nazis, ce qui est en jeu c’est le droit d’investigation scientifique sur les textes religieux.
Un universitaire Allemand qui écrit sous le pseudonyme de Christoph Luxemburg, par craintes de représailles fondamentalistes, a soumis la thèse que des parties entières du Coran furent écrites non en Arabe mais en Syriaque.
Ainsi le célèbre passage sur les « vierges » qui attendent les martyrs du Jihad, ne parleraient en fait que de raisins blancs.

Quelles étaient les motivations de Spitaler, sans doute ne les connaîtrons-nous jamais avec certitude. Seul un article de sa plume en 1975, mentionne dans une note cryptée que « le changement dramatique de la situation après 1945 rendait désormais impossible le travail d’analyse critique initialement prévu ave les archives. »

Pourtant autour des années 90 une orientaliste Allemande, Angelica Neuwrith parvint à gagner la confiance d’Anton Spitaler vieillissant qui lui avoue posséder les microfilms et accepte de les lui confier.

C’est désormais un projet universitaire financé sur 18 ans qui est engagé et qui pourrait un jour aboutir sur la première édition critique du Coran. Rendez-vous en 2025 !





Avec André Glucksmann: Choc des Civilisations? Non: des Philosophies

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