lundi, mai 28, 2007

Aung San Suu Kyi, la Démocratie et l’Economie de Marché




La semaine passée,
aux cris de "Libérez Aung San Suu Kyi", des centaines de sympathisants de l'opposante birmane ont manifesté dimanche 27 mai à Rangoon, à l'occasion du 17e anniversaire de la victoire de son parti aux élections de 1990, dont les résultats ont été rejetés par la junte militaire.

Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix en 1991, ets la fille d’Aung San, héros de la résistance contre les Japonais et de l’indépendance arrachée aux Britanniques. La dirigeante du N.L.D, Ligue Nationale pour la Démocratie, a développé à plusieurs reprises des plaidoyers en faveur de la démocratie qui témoignent d’une pensée originale.

« La culture de paix est un idéal qu’aucun gouvernement, aucune nation (même la plus belliqueuse) n’oserait contester. Personne ne remet non plus en cause l’étroite interdépendance qui existe entre la culture de paix et la culture de développement. Par contre, on peut se demander jusqu’à quel point les gouvernements sont disposés à reconnaître que la démocratie et les droits de l’homme sont indissociables de la culture de paix et par conséquent indispensables à un développement viable. De nombreux exemples prouvent que la culture et le développement peuvent servir de prétextes pour résister aux demandes en faveur de la démocratie et des droits de l’homme. Chacun sait que certains gouvernements vont jusqu’à faire valoir que la démocratie est une idée occidentale étrangère à leurs propres systèmes de valeurs; on a souvent prétendu aussi que le développement économique est incompatible avec les droits politiques (c’est-à-dire avec la démocratie) et que, dans ce cas, c’est forcément l’économique qui prime. Devant de tels arguments, il convient d’examiner et de définir soigneusement les notions de culture et de développement pour éviter qu’elles ne soient utilisées, ou plutôt détournées, en vue de contrarier les aspirations des peuples à des institutions démocratiques et aux droits de l’homme. »


Dans ce discours, lu en son nom par Corazon Aquino à Manille en novembre 1994, Aung San Suu Kyi se démarque nettement de tout relativisme culturel, discours idéologique pourtant en vogue chez nombre d’intellectuels occidentaux, autant que prétexte utilisé par divers gouvernements autoritaires.

Ces quelques lignes ajoutent à la revendication d’universalité de la démocratie, la fraîcheur et la hardiesse d’une approche incisive, c’est le développement sans la démocratie qui mérite d’être redéfini et relativisé

Aung San Suu Kyi poursuit :
« Tandis que le concept de développement tient une position dominante dans la pensée économique internationale, l’Economie de Marché est de plus en plus considérée par de nombreux gouvernements comme le moyen rapide et certain d’atteindre la prospérité économique, et ce faisant de résoudre tous les problèmes.

L’idée que le développement économique est essentiel pour la paix, les droits de l’homme, la démocratie et le pluralisme culturel et d’autre part la pensée qu’une culture de paix, de démocratie et de droits de l’homme est la condition d’un développement humain régulier, peuvent sembler ne receler que des différences d’approches.

Mais ces approches différentes impliquent elles-mêmes des différences d’un ordre plus fondamental. Lorsque l’économie est regardée comme « la clef de toutes les serrures de toutes les portes », il est naturel que la valeur de chaque homme puisse être déterminée largement, sinon totalement, par son efficacité en tant qu’outil économique.

Il y a une différence nette avec la vision d’un monde où les institutions économiques, politiques et sociales travaillent à servir l’homme et non le contraire. »
La tendance à privilégier la croissance de l’économie par dessus tout, et notamment les droits de l’homme, se nourrit bien sûr de l’exceptionnel développement de la Chine.
Non loin d’une Birmanie plongée dans la misère, le gouvernement de Pékin associe cyniquement la croissance industrielle, les vieilleries idéologiques du Parti Communiste Chinois et le contrôle totalitaire des populations.

L’irrésistible attrait de ce marché pour les investisseurs internationaux s’accompagne et se couvre parfois de l’idée selon laquelle le développement des échanges internationaux y compris de capitaux entraîne inévitablement la libéralisation politique.

Alors que les contradictions internes du système chinois s’aiguisent peu à peu, rien n’indique qu’inéluctablement le développement économique implique la Liberté. Le destin de la Chine et l'avenir de la Liberté dans le plus grand pays du monde demeure inéterminé.

Au mieux la croissance permet des conditions plus favorables, de possibilités, en aucun cas d’un déterminisme historique.
A ce propos il serait en effet paradoxal qu’après la défaite totale de l’idéologie matérialiste, communiste et de sa philosophie historique déterministe, ce soit les partisans de la Liberté qui se bercent des illusions d’une approche économiste de l’Histoire.

C’est une approche de l’homme qui nourrit cette différence. Outil du développement économique ou acteur de son propre destin.

La prisonnière Birmane note:

« Ces vues différentes reflètent in fine des différences dans la façon dont sont valorisées les divers composants de la société et de la nation. Comment des concepts élémentaires tels que la pauvreté, le progrès, la culture, la Liberté, la démocratie et les droits de l’homme sont définis et qui a le pouvoir d’établir ces définitions. »


Amartya Sen et l'Universalité de la Démocratie

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