mercredi, mai 23, 2007

Adam Michnik et les Jumeaux Autoritaires



Il y a quelques jours l’historien Bronislaw Geremek refusait de prêter le serment de non collaboration avec les services de sécurité de l’ex système communiste, requis par la nouvelle loi, dite de lustration.

C’est au tour d’Adam Michnik (ci-contre) de publier à ce sujet une tribune traduite dans Le Monde du 17 mai. Michnik, ancien cofondateur de Solidarnosc, est rédacteur en chef du quotidien "Gazeta Wyborcza".

Avec Jacek Kuron, il est la plus grande figure de la dissidence de l’époque communiste. Indiscutable combattant de la Liberté, il montre comment l’esprit de Solidarnosc, de la révolution anticommuniste qui a apporté la Liberté à la Pologne, est aujourd’hui confronté aux accents réactionnaires et douteux du pouvoir des jumeaux Kachinsky.

L’idée selon laquelle toute révolution connaît au moins deux phases l’une pleine d’allant qui conquière la Liberté et l’autre celle du repli et de l’autoritarisme, est partagée par de nombreux historiens, sans toutefois que quelque mouvement inéluctable ait été prouvé.

Mais le conservatisme politique qui a le vent en poupe dans nombre de pays des Etats-Unis à la Turquie, de France en Allemagne, de Pologne en Russie n’est pas toujours autoritaire et liberticide. L’association Bush le conservateur – Poutine l’autocrate présentée par Michnik est facile mais discutable.

Cependant la vague autoritaire de Varsovie, la dérive mafieuse de Moscou sont bien réelles. La Pologne bien sûr n’est pas encore redevenue une société de la Peur. Société Libre contre Société de la Peur, voilà la distinction fondamentale établie par ces autres dissidents, Russes ceux là, Amalrik, Sakharov, Elena Bonner, Sharansky.

En Russie les opposants comme Kasparov sont empêchés de manifester et interpellés par la police, les journalistes assassinés impunément comme il y a quelques mois Anna Politkovskaïa, l’assassinat d’Etat enfin est perpétré par les officines sécuritaires même à l’étranger. Le système reste démocratique, mais la Peur s’installe peu à peu.

En Pologne, par le biais de Solidarnosc, l’opposition a joué un rôle beaucoup plus décisif dans la chute du système communiste. La Liberté s’est nettement plus enracinée dans la société, mais elle n’est pas acquise une fois pour toutes. Il faut toujours la défendre. C’est dans ce contexte qu’il faut lire Michnik.


Pologne : démocratie contre purge, par Adam Michnik

Que se passe-t-il en Pologne, pays où a commencé l'effondrement du communisme ? Chaque révolution passe par deux phases : d'abord un combat pour la liberté, ensuite une lutte pour le pouvoir. La première est une émancipation de l'âme humaine par laquelle l'homme exprime ce qu'il a de meilleur en lui, tandis que la seconde libère le pire : l'envie, les intrigues, l'avidité, la suspicion et le désir de vengeance.

La révolution déclenchée par le syndicat polonais Solidarnosc a suivi une trajectoire inhabituelle. Solidarnosc, contraint à la clandestinité lorsque la loi martiale a été décrétée en décembre 1981, a survécu à sept ans de répression pour réapparaître au grand jour en 1989, dans le sillage de la perestroïka initiée par Gorbatchev. Lors des négociations qui ont mis fin au régime communiste, Solidarnosc et l'aile réformiste du gouvernement communiste sont arrivés à un compromis qui a ouvert la voie au démantèlement pacifique de la dictature communiste dans tout le bloc soviétique.

Solidarnosc a adopté une attitude de compromis plutôt que de vengeance, préférant l'idée d'une Pologne pour tous plutôt qu'un pays divisé entre gagnants tout-puissants et perdants opprimés. Depuis 1989, il y a eu des changements de gouvernement, mais le pays est resté stable. Les anciens communistes eux-mêmes ont accepté les règles de la démocratie parlementaire et de l'économie de marché.

Mais tout le monde n'a pas suivi ce chemin. Aujourd'hui, la Pologne est gouvernée par une coalition de revanchards de l'époque post-Solidarnosc, de perturbateurs provinciaux postcommunistes, des groupes xénophobes et antisémites, héritiers du chauvinisme d'avant guerre, et des milieux qui entourent Radio Maryja, porte-voix du fondamentalisme ethno clérical.

On voit partout des signes inquiétants : l'autorité de la justice est sapée, l'indépendance du tribunal constitutionnel est remise en question, la fonction de procureur est politisée. Tous les jours, la vie sociale subit une régulation répressive.

La révolution polonaise a amené les libertés publiques, mais aussi plus de délinquance, l'économie de marché mais également les risques de faillite pour les entreprises et un chômage élevé, ainsi que l'apparition d'une classe moyenne dynamique, accompagnée d'un écart des revenus qui se creuse. Elle a ouvert la Pologne à l'Europe, mais elle a aussi induit la peur de l'étranger et la peur d'une invasion de la culture occidentale de masse.

Pour les perdants de la révolution polonaise de 1989, la liberté s'accompagne de beaucoup d'incertitudes. Dans les grandes entreprises, les travailleurs de Solidarnosc sont devenus les victimes des libertés qu'ils ont conquises. Dans l'univers carcéral communiste, les gens étaient considérés comme appartenant à l'Etat, mais ce dernier les prenait en charge. Dans un monde de liberté, il n'y a personne pour nous prendre en charge. C'est dans cette ambiance d'anxiété que la coalition en place gouverne, combinant la potion conservatrice de George Bush avec le centralisme de Vladimir Poutine.

Les vétérans de Solidarnosc pensaient que la fin de la dictature leur permettrait d'arriver au firmament. Mais les coupables parmi les communistes n'ont pas été punis et les militants vertueux de Solidarnosc n'ont pas été récompensés. Aussi, le sentiment d'injustice a-t-il donné naissance au ressentiment, à l'envie et à une énergie vengeresse dirigée tant contre les anciens ennemis que les vieux amis qui paraissaient tirer leur épingle du jeu.

Les perdants n'ont pas voulu reconnaître que la conquête de la liberté était la plus grande réussite de la Pologne depuis trois cents ans. Pour eux, la Pologne restait un pays gouverné par l'appareil sécuritaire communiste. Cette Pologne était en manque d'une révolution morale qui ferait que les crimes ne resteraient pas impunis, la vertu serait récompensée et les injustices redressées.

Après leur victoire lors des élections générales de 2005, les partis politiques des perdants ont choisi une méthode : une grande purge. Selon les premières estimations, la lustration devrait prendre dix-sept ans et toucher 700 000 personnes. Une liste de noms a été trouvée dans les archives des services de sécurité ; elle va être rendue publique. Et les 700 000 personnes promises à la lustration doivent déclarer qu'ils n'ont pas collaboré avec les services de sécurité. Ceux qui refusent ou qui font une fausse déclaration doivent être licenciés et interdits d'exercice de leur profession pendant dix ans.

"Pour la revanche, la vengeance, le manque de respect envers la dignité humaine et des accusations gratuites", nous rappelle le cardinal Dziwisz, de Cracovie. Depuis la chute du communisme, jamais un cardinal n'a employé des mots aussi forts.

Cette lustration aurait-elle dû avoir lieu au début de la transformation de la Pologne ? Le but de cette révolution pacifique était la liberté, la souveraineté et les réformes économiques, et non une chasse aux suspects, avérés ou pas, d'avoir appartenu à la police secrète. Si cette chasse avait été organisée en 1990, ni les réformes économiques de Leszek Balcerowicz ni la mise en place de l'Etat de droit n'auraient été possibles. Et la Pologne ne serait membre ni de l'OTAN ni de l'Union européenne.

Aujourd'hui, deux Pologne sont face à face. La Pologne de la suspicion et de la vengeance combat la Pologne du courage et du dialogue. Cette Pologne-là - faite d'ouverture et de tolérance, celle de Jean-Paul II et de Czeslaw Milosz ( ci-contre), de mes amis de la clandestinité et de la prison - doit l'emporter.

Les Polonais vont une fois de plus défendre leur droit d'être traités avec dignité. La décision du tribunal constitutionnel laisse espérer que la deuxième phase de la révolution polonaise ne détruira ni ce qui lui a donné naissance, la volonté de liberté, ni ce qu'elle a engendré, un Etat démocratique.

Avec Bronislaw Geremek!

Clarté Morale et Société de la Peur.

Pour Anna Politkovskaya

Kasparov, la Diagonale de l'Homme Libre

Autour de Boris Eltsine

La Vie des Autres, du Zéro à l'Infini!

Autour de la Russie, Yakovlev et la Perestroïka


0 commentaires: