Adam Michnik et les Jumeaux Autoritaires
Il y a quelques jours l’historien Bronislaw Geremek refusait de prêter le serment de non collaboration avec les services de sécurité de l’ex système communiste, requis par la nouvelle loi, dite de lustration.
C’est au tour d’Adam Michnik (ci-contre) de publier à ce sujet une tribune traduite dans Le Monde du 17 mai. Michnik, ancien cofondateur de Solidarnosc, est rédacteur en chef du quotidien "Gazeta Wyborcza".
Avec Jacek Kuron, il est la plus grande figure de la dissidence de l’époque communiste. Indiscutable combattant de
L’idée selon laquelle toute révolution connaît au moins deux phases l’une pleine d’allant qui conquière
Mais le conservatisme politique qui a le vent en poupe dans nombre de pays des Etats-Unis à
Cependant la vague autoritaire de Varsovie, la dérive mafieuse de Moscou sont bien réelles.
En Russie les opposants comme Kasparov sont empêchés de manifester et interpellés par la police, les journalistes assassinés impunément comme il y a quelques mois Anna Politkovskaïa, l’assassinat d’Etat enfin est perpétré par les officines sécuritaires même à l’étranger. Le système reste démocratique, mais
En Pologne, par le biais de Solidarnosc, l’opposition a joué un rôle beaucoup plus décisif dans la chute du système communiste.
Pologne : démocratie contre purge, par Adam Michnik
Que se passe-t-il en Pologne, pays où a commencé l'effondrement du communisme ? Chaque révolution passe par deux phases : d'abord un combat pour la liberté, ensuite une lutte pour le pouvoir. La première est une émancipation de l'âme humaine par laquelle l'homme exprime ce qu'il a de meilleur en lui, tandis que la seconde libère le pire : l'envie, les intrigues, l'avidité, la suspicion et le désir de vengeance.
La révolution déclenchée par le syndicat polonais Solidarnosc a suivi une trajectoire inhabituelle. Solidarnosc, contraint à la clandestinité lorsque la loi martiale a été décrétée en décembre
Solidarnosc a adopté une attitude de compromis plutôt que de vengeance, préférant l'idée d'une Pologne pour tous plutôt qu'un pays divisé entre gagnants tout-puissants et perdants opprimés. Depuis 1989, il y a eu des changements de gouvernement, mais le pays est resté stable. Les anciens communistes eux-mêmes ont accepté les règles de la démocratie parlementaire et de l'économie de marché.
Mais tout le monde n'a pas suivi ce chemin. Aujourd'hui,
On voit partout des signes inquiétants : l'autorité de la justice est sapée, l'indépendance du tribunal constitutionnel est remise en question, la fonction de procureur est politisée. Tous les jours, la vie sociale subit une régulation répressive.
La révolution polonaise a amené les libertés publiques, mais aussi plus de délinquance, l'économie de marché mais également les risques de faillite pour les entreprises et un chômage élevé, ainsi que l'apparition d'une classe moyenne dynamique, accompagnée d'un écart des revenus qui se creuse. Elle a ouvert
Pour les perdants de la révolution polonaise de 1989, la liberté s'accompagne de beaucoup d'incertitudes. Dans les grandes entreprises, les travailleurs de Solidarnosc sont devenus les victimes des libertés qu'ils ont conquises. Dans l'univers carcéral communiste, les gens étaient considérés comme appartenant à l'Etat, mais ce dernier les prenait en charge. Dans un monde de liberté, il n'y a personne pour nous prendre en charge. C'est dans cette ambiance d'anxiété que la coalition en place gouverne, combinant la potion conservatrice de George Bush avec le centralisme de Vladimir Poutine.
Les vétérans de Solidarnosc pensaient que la fin de la dictature leur permettrait d'arriver au firmament. Mais les coupables parmi les communistes n'ont pas été punis et les militants vertueux de Solidarnosc n'ont pas été récompensés. Aussi, le sentiment d'injustice a-t-il donné naissance au ressentiment, à l'envie et à une énergie vengeresse dirigée tant contre les anciens ennemis que les vieux amis qui paraissaient tirer leur épingle du jeu.
Les perdants n'ont pas voulu reconnaître que la conquête de la liberté était la plus grande réussite de
Après leur victoire lors des élections générales de 2005, les partis politiques des perdants ont choisi une méthode : une grande purge. Selon les premières estimations, la lustration devrait prendre dix-sept ans et toucher 700 000 personnes. Une liste de noms a été trouvée dans les archives des services de sécurité ; elle va être rendue publique. Et les 700 000 personnes promises à la lustration doivent déclarer qu'ils n'ont pas collaboré avec les services de sécurité. Ceux qui refusent ou qui font une fausse déclaration doivent être licenciés et interdits d'exercice de leur profession pendant dix ans.
"Pour la revanche, la vengeance, le manque de respect envers la dignité humaine et des accusations gratuites", nous rappelle le cardinal Dziwisz, de Cracovie. Depuis la chute du communisme, jamais un cardinal n'a employé des mots aussi forts.
Cette lustration aurait-elle dû avoir lieu au début de la transformation de
Aujourd'hui, deux Pologne sont face à face.
Les Polonais vont une fois de plus défendre leur droit d'être traités avec dignité. La décision du tribunal constitutionnel laisse espérer que la deuxième phase de la révolution polonaise ne détruira ni ce qui lui a donné naissance, la volonté de liberté, ni ce qu'elle a engendré, un Etat démocratique.
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