Après le Meurtre d’Ilan Halimi

Le meurtre horrible d’Ilan Halimi a précipité encore plus la France, volens nolens, sur la pente nauséeuse de l’antisémitisme, des racismes et de la violence. Au-delà des masques hideux de haine qui se laissent voir de plus en plus fréquents et désinhibés, il y a toutes les définitions mal établies sur l’identité de la France, les passés troubles qui ne passent pas, les passés glorieux que l’on a réécrits, dévoyés ou dévalués, notre société et son prétendu modèle social trop longtemps couverts de mensonges faciles qui ont cours, fausse monnaie dont on découvre peu à peu qu’elle ne paie plus.
Ilan Halimi kidnappé, torturé parce que supposé riche, et supposé riche parce que juif, tel est de l’aveu même des criminels, la définition d’un crime antisémite qui correspond si bien aux préjugés pluri centenaires que l’on croyait congédiés et qui reviennent par le biais des « jeunes » immigrés ou « gaulois », parés de la même bêtise crasse et meurtrière qui a empli les rangs de la Milice en d’autres temps.
Certains ne voient dans ce meurtre, qu’un crime crapuleux. Consciemment ou non, ils sont soucieux de recouvrir la marque infamante de l’antisémitisme, comme si le mal était censé se dissoudre dans le déni. Ce sont toujours, au mieux les naïvetés des inconscients, au pire les mêmes mensonges hypocrites.
Bizarrement l’antisémitisme qui a toute une histoire bien établie, qui est défini, son passé mille fois cerné, devient invisible dans notre société comme s’il avait disparu depuis 1945. Comme si aujourd’hui les marais anciens des préjugés antisémites français, n’étaient points alimentés et rejoints par les torrents de boue déversés par satellite, sur Internet, et via milles autres canaux, par les islamistes divers.
Car qu’est-ce que le meurtre d’Ilan, sinon le produit de ce magma, qui réunit des « jeunes », d’horizons divers autour de la bêtise, la délinquance et la haine, magma trop longtemps ignoré, excusé, voire toléré? Reconnaître ce crime pour ce qu’il est, revenir sur ce qui caractérise l’antisémitisme, reprendre l’histoire, c’est le mérite de Libération qui publie un article honorable et cite Jacques Attali : «.... qui a justement écrit un livre sur ce sujet (les Juifs, le monde et l'argent, Fayard), «Il y a deux sources à l'antisémitisme dans l'histoire, Dieu et l'argent. L'antisémitisme a toujours accusé les Juifs de déicide ou de monopoliser l'argent. On déteste les Juifs parce qu'ils ont inventé le monothéisme et on déteste les Juifs parce qu'on les a forcés à faire des métiers d'argent.» Le système féodal avait en effet interdit aux Juifs d'être paysans, de posséder des terres, de porter des armes. Restait l'argent. «Les chrétiens et les musulmans ont obligé les Juifs à être prêteurs au point qu'on ne les autorisait pas à s'installer en Europe ou en Islam s'ils ne prêtaient pas d'argent. Et puis ensuite on les virait ou on les tuait», précise Jacques Attali, pour qui le meurtre d'Ilan Halimi est «un acte isolé de barbares, comme ils s'appellent, mais il révèle clairement que les deux fondements de l'antisémitisme sont toujours là : la religion et l'économique. Dire que ce meurtre n'est pas antisémite est une méconnaissance de l'histoire.» Et l'histoire, qui commence au VIIIe siècle, se perpétue jusqu'aux temps modernes. Shmuel Trigano, auteur d'un essai « l'Avenir des Juifs de France » (à paraître le 14 mars, Grasset) , rappelle "qu'au XIXe siècle encore les nouveaux courants socialistes dénonçaient les Juifs et l'argent et s'en prenaient aux quelques banquiers juifs européens alors que l'ensemble des communautés juives d'Europe vivait dans une grande pauvreté." (Par Annette LEVY-WILLARD; Libération; jeudi 23 février 2006 ).
Pourtant à bien considérer le meurtre d’Ilan est aussi au-delà de l’antisémitisme. Comme s’il dépassait sa propre circonstance aggravante. L’état d’une société se mesure souvent à la situation faite aux juifs et le meurtre antisémite de Bagneux révèle la déshumanité qui nous menace.
Depuis l’assassinat d’Ilan Halimi, un autre kidnapping avec tortures et meurtre a été commis. Dans le Doubs, un homme de 54 ans a été enlevé, séquestré puis tué. Cette fois aussi la victime était supposée riche, elle n’était pas juive, mais quand même tabassée à mort par des voisins qui voulaient son argent.
Ce meurtre ne banalise pas celui d’Ilan, ni ne lui ôte les circonstances aggravantes qu’il revient à la justice d’établir. Il indique au contraire combien le mal est profond. C’est en ce sens que j’ai participé avec émotion et colère à la manifestation de dimanche dernier, contre l’antisémitisme, contre la violence, la barbarie qui menace, pour la tolérance, ce composant de base de la Liberté, sans laquelle aucune démocratie politique ne saurait se maintenir, pour l’Homme !
De cette belle manifestation pourtant silencieuse, reste un trouble. Sa composition très largement, essentiellement juive, au delà des personnalités politiques, témoigne aussi au mieux de l'incompréhension par la société française des menaces qui l'enveloppent peu à peu, et au pire de l'isolement de la communauté juive, qui dimanche brandissait pourtant en nombre les drapeaux français.
Or dans l'histoire, qu'est-ce que l'isolement des juifs, sinon une étape bien connue de tout les processus antisémites?
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