vendredi, décembre 30, 2005

Autour de l’Angleterre. 1°) Avant l'Angleterre, au temps des révoltes de Caratacus et Boudicca.


Autour de la Liberté en Angleterre, on devine une association particulière de facteurs géographiques, ethniques et religieux. Résistance à l’occupation, christianisme, indépendance politique, choc et fusion des civilisations ont contribué au cours des siècles à constituer des traditions et une conscience nationale singulière qui attribuent à la Liberté une place au cœur de celles-ci et ont fait de leur île, une de ses patries.

L'historienne, Rebecca Fraser par sa monumentale, "A People's History of Britain", nous procure une remarquable introduction à l'histoire de la Grande Bretagne, une histoire dont l'auteure indique justement combien la Liberté en fournit décidément la trame.

L’histoire de l’Angleterre avant l’Angleterre, celle des « anciens Bretons » croise en 55 avant Jésus Christ, celle des Romains qui l’envahisse, menés par César.

L’objectif de César semble avoir été de mettre fin au sanctuaire dont disposait les Gaulois dans l’île, ainsi qu’aux agissements subversifs supposés des druides.

César était confronté aux révoltes des Belges dans le nord-est de la Gaule, les Belges avaient un commerce important avec les habitants de l’île et il espérait ainsi leur porter un coup important en occupant l’île.

Cette invasion lui permettrait aussi d’augmenter sa gloire en étendant les territoires conquis par Rome, en effet dans la société si typiquement militariste de l’empire Romain, gloire pouvoir et guerres de conquêtes étaient fortement liés.

Après un premier débarquement raté, les romains n’ayant guère l’expérience des marées, une nouvelle traversée aboutit à quelques victoires. César cependant ne remporta pas le succès espéré et l’île ne fût pas conquise avant Claude.

La résistance farouche des tribus à l’invasion, le nombre de guerriers dépassant largement celui des légionnaires romains n’était contrebalancée que par les trahisons, querelles et divisions des tribus et de leurs chefs.

A la différence des romains, les peuples celtes, qui s’étaient établis dans l’île depuis presque deux millénaires, formaient des sociétés agraires composées de nombreux peuples, Silures, Iceni, Brigantes, Trinovantes qui rivalisaient souvent et s’affrontaient parfois.

Au cours du premier siècle les Romains firent la conquête de la Bretagne jusqu’à la rivière Trent. La victoire de Claude, qui parada des éléphants dans Colchester, sur le territoire des Trinovantes, lui fût source d’un important crédit politique à Rome.

Claude s’efforça de maintenir de bonnes relations avec les rois et reines des tribus celtes. L’immigration romaine formait l’autre biais de la pacification romaine. Cette immigration se réalisait par la colonisation, des terres étant attribuées aux légionnaires après trente ans de service.

Toutefois l’esprit de révolte n’avait pas quitté les tribus, qui espéraient recouvrer leur indépendance. Neuf ans durant, Caratacus, roi des Catuvellauni, guerroya contre les Romains, fédérant la résistance de plusieurs peuples dont les Silures établis dans la région qui deviendra le pays de Galles.

La colonisation, la nostalgie de l’indépendance perdue et peut-être l’aspiration universelle à la Liberté dont le flambeau allait au cours des siècles se maintenir, tenace, au cœur des îles britanniques, inspiraient ces révoltes.

Caracatus, peut-être le premier héros britannique avait, selon Tacite, harangué ses hommes avant la bataille décisive en leur demandant de choisir entre la Liberté et l’esclavage,

« ....s'écriant que ce jour, que cette bataille allait commencer l'affranchissement de la Bretagne ou son éternelle servitude. II nommait aux guerriers, ces héros leurs ancêtres, qui avaient chassé le dictateur César, et par qui, sauvés des haches et des tributs, ils conservaient à l'abri de l'outrage leurs femmes et leurs enfants. Pendant qu'ils parlaient de la sorte, l'armée applaudissait à grand bruit, et chacun jurait, par les dieux de sa tribu, que ni fer ni blessures ne le feraient reculer » (Tacite, Annales 12-34)

Pourtant la science militaire supérieure des légionnaires et la supériorité de leur équipement, (les combattants celtes ne possédant ni casques, ni cuirasses) firent la différence et la défaite des révoltés. Par la suite Caracatus fût livré aux Romains, par la reine des Brigantes, Cartimandua, chez laquelle il s’était imprudemment réfugié.

La nostalgique indépendance des tribus, leur alliance éventuelle, ne formait pas encore une conscience nationale suffisante permettant de donner à la Liberté un cadre géographique commun et la capacité de reprendre la lutte après une bataille perdue.

Conduit ainsi que sa famille à Rome, et paradé sous les chaînes, lors du triomphe de Claude, Caracatus fût une fois encore à la hauteur de sa réputation, conjuguant défiance et noblesse du propos. Tacite raconte :

« ….Les autres s'abaissèrent par crainte à des prières humiliantes; lui, sans courber son front, sans dire un mot pour implorer la pitié, arrivé devant le tribunal, parla en ces termes: "Si ma modération dans la prospérité eût égalé ma naissance et ma fortune, j'aurais pu venir ici comme ami, jamais comme prisonnier; et toi-même tu n'aurais pas dédaigné l'alliance d'un prince issu d'illustres aïeux et souverain de plusieurs nations. Maintenant le sort ajoute à ta gloire tout ce qu'il ôte à la mienne. J'ai eu des chevaux, des soldats, des armes, des richesses: est-il surprenant que je ne les aie perdus que malgré moi? Si vous voulez commander à tous, ce n'est pas une raison pour que tous acceptent la servitude. Que je me fusse livré sans combat, ni ma fortune ni ta victoire n'auraient occupé la renommée: et même aujourd'hui mon supplice serait bientôt oublié. Mais si tu me laisses la vie, je serai une preuve éternelle de ta clémence" . Claude lui pardonna, ainsi qu'à sa femme et à ses frères…. » (Tacite, Annales 12-37)

Mais la révolte n’était point éteinte, les Silures avaient entrepris contre des préfets emportés par le goût du pillage, une forme de guérilla que Tacite, encore, relate :

« …On se battait dans les bois, dans les marais, selon le hasard ou le courage, sans plan ou avec méthode, par vengeance ou pour faire du butin, par l'ordre des chefs ou à leur insu. Les plus acharnés étaient les Silures, qu'une parole du général romain, publiquement répétée, enflammait de colère. Il avait dit, en les comparant aux Sicambres, exterminés jadis et transportés dans la Gaule, qu'il fallait anéantir aussi jusqu'au nom des Silures. Deux cohortes, conduites par des préfets trop avides, pillaient sans précaution: ils les enlevèrent; et, en partageant avec les autres nations, les dépouilles et les prisonniers, il les entraînaient toutes à la révolte »

Dans la persévérance des sauvages Silures, l’esprit de Liberté s’illustre. La crainte de l’extermination ne les conduit pas à la soumission, et la menace de quitter l’Histoire par la disparition de leur nom, les révolte plus encore.

Pendant que les Romains guerroient contre les Silures à l’ouest, sur la côte est, les Trinovantes subissaient une occupation, dont l’oppression éloignait l’établissement de la paix romaine.

A Camulodunum, (Colchester) des taxes illégales furent imposées. Elles ajoutaient à l’injustice, la provocation, le mépris des traditions et la négation de la Liberté de conscience, puisque ces sommes servaient à ériger une gigantesque statue de l’empereur Claude.

Les campagnes n'étaient pas épargnées. Habituellement les Romains respectaient assez scrupuleusement les termes des traités, qui définissaient les terres pouvant être colonisées, mais ici, les colons romains s’appropriaient illégalement les terres des Trinovantes et il semble que le gouverneur Ostorius Scapula, qui avait obtenu un triomphe à Rome pour la défaite et la capture de Caracatus, mais homme brutal et irréfléchi, ait lui-même profité de cet accaparement.

Après la mort d’Ostorius, son successeur Paul Suétone ne fit rien pour amender la situation et lança une attaque surprise contre Anglesey, l’île sacrée des druides, espérant sans doute briser l’esprit de résistance des Celtes, en écartant ce foyer de subversion religieuse.
Cependant le conflit entre Rome et le culte druidique dépassait le strict cadre de la domination romaine en Bretagne ou en Gaule. Pratiquant des sacrifices humains, les druides se situaient en dehors de l'univers de tolérance religieuse acceptable dans le monde romain. Ces pratiques avaient déjà été abolies par Rome à Carthage et sous Tibère, le sénat les avaient condamnées et bannies.
Mais alors que seuls les sacrifices humains étaient en cause, sous Claude en 54, c'est toute la religion druidique qui était censée être supprimée. Or le druidisme dépassait aussi ses pratiques sanguinaires. Les druides professaient l'immortalité de l'âme, croyance qui encourageait les volontés guerrières et la subversion des deux côtés de la Manche.
Par ailleurs, rapporte Pomponius Mela, " ... Ils ont aussi leur propre forme d'éloquence et leurs maîtres de sagesse, les druides. Ils prétendent connaître la forme et la taille du Monde, les mouvements des cieux et des étoiles et les volontés des dieux. Leur enseignement est dispensé aux nobles de Gaule, et peut durer jusqu'à vingt ans, au cours de réunions secrètes......."
Ainsi la religion druidique, au-delà de la barbarie de certaines pratiques, apportaient aux peuples celtes (Gaulois et Bretons) et plus particulièrement à leurs élites nobles, une connaissance du monde, un encouragement à la guerre et globalement une assise culturelle, propre à troubler la domination romaine.
La suppression de coutumes barbares par une civilisation plus avancée, s'accompagnaitdonc de la tentative de destruction d'un groupe intellectuel qui représentait une menace pour Rome. C'est sous cette perspective que s'éclaire le raid mené par Paul Suétone sur le sanctuaire druidique d'Anglesey en 59, au-cours duquel de nombreux druides et druidesses furent tués.

Domination militaire brutale, taxes superflues et humiliantes, signes ostentatoires de l’occupation, dépossession des terres, volonté d’étouffer la Liberté de culte, et d'imposer par le sang une domination intelelctuelle, la pacification romaine qu’aurait pu faciliter la clémence de Claude envers Caracatus, s’était muée en une oppression qui faisaient fi de peuples envahis, mais encore largement invaincus.

Les Iceni étaient une tribu d’autant plus invaincue que dans la division de Celtes, elle s’était alliée à Rome. Son roi, Pratusagus, soucieux de protéger sa femme, la reine Boudicca (ou Boadicea) et les siens, avait fait de l’empereur son co-héritier au côté de ses deux filles, Camorra et Tasca. Mais à sa mort, il n’en alla pas ainsi les chefs militaires locaux s’approprièrent les biens des nobles Iceni. Et exigèrent des tributs sous prétexte de remboursement de prétendus prêts. Puis ils humilièrent la reine et la firent flageller, tandis que ses deux filles adolescentes étaient violées. les biens et bijoux de la reine, saisis par ces chefs que l’avidité conduisait coreen à expulser les Iceni de leurs terres.

Mais alors que Paul Suétone dévastait Anglesey, les Iceni s’alliaient aux Trinovantes et à d’autres peuples. Boudicca, la belle reine aux cheveux roux menait ces guerriers, dans la tradition celte où les femmes pouvaient combattre avec des épées et des haches aux côtés des hommes, son nom venant peut-être de celui de la déesse celte de la victoire, Boudiga. A Londres une statue a été érigée représentant Boudicca sur son char, menant ses troupes au combat.

Et ainsi après Caracatus, Boudicca fût la première héroïne britannique de la Liberté, ayant rassemblé une armée de plus de 120 000 combattants, trois fois le nombre d’une légion romaine. Ses troupes surprirent les colons de Colchester, ville dépourvue de murs. Après avoir détruit la ville, ainsi que le temple de l’empereur Claude, Boudicca mis en déroute la neuvième légion, puis se dirigea vers Londinium (Londres).

Paul Suétone surprit revint en catastrophe, jugea Londres indéfendable et abandonna ses habitants, qui tombés aux mains des celtes révoltés furent massacrés tandis que la ville était mise à sac et brûlée.
Mais cependant si la révolte celte s’accompagnait de pillages et de massacres, si au lieu d’un plan militaire bien établi, elle s’affaiblissait dans ses victoires faciles tandis que Paul Suétone affermissait ses soldats, Boudicca délivrait aussi aux siens de magnifiques discours dont l’esprit de Liberté, à la suite de Caracatus, restitue la grandeur et l’aspiration de cette révolte.

A l’aube de l’ultime combat, exaltant les siens, et pressentant peut-être une issue tragique, la reine leur dit : « que, tout accoutumés qu'étaient les Bretons à marcher à l'ennemi conduits par leurs reines, elle ne venait pas, fière de ses nobles aïeux, réclamer son royaume et ses richesses; elle venait, comme une simple femme, venger sa liberté ravie, son corps déchiré de verges, l'honneur de ses filles indignement flétri. La convoitise romaine, des biens, était passée aux corps, et ni la vieillesse ni l'enfance n'échappaient à ses souillures. (2) Mais les dieux secondaient enfin une juste vengeance: une légion, qui avait osé combattre, était tombée tout entière; le reste des ennemis se tenait caché dans son camp, ou ne songeait qu'à la fuite. Ils ne soutiendraient pas le bruit même et le cri de guerre, encore moins le choc et les coups d'une si grande armée. Qu'on réfléchît avec elle au nombre des combattants et aux causes de la guerre, on verrait qu'il fallait vaincre en ce lieu ou bien y périr. Femme, c'était là sa résolution: les hommes pouvaient choisir la vie et l'esclavage. » (Tacite Annales 14-35).

A nouveau la science militaire des romains, qui avaient aussi mieux choisi le terrain de l’affrontement, leur permit de l’emporter. Boudicca et ses filles se donnèrent la mort par empoisonnement peu après. Le récit de cette victoire, transmis par les Romains veut que 80 000 Celtes aient péri. Ce chiffre considérable est-il vrai ? L'histoire ici reste celle des vainqueurs. La forme étatique plus évoluée des Romains leur a permis de vaincre des peuples épris de Liberté, mais dont l'organisation tribale ne permettait de disposer ni d'une structure militaire équivalente, ni de l'unité politique entre des peuples pourtant apparentés, et encore moins, handicap considérable dans une lutte pour l'indépendance, de l'adéquation entre leurs territoires divers et l'unité géographique naturelle de l'île.

Lire aussi sur Autour de la Liberté:
Autour de la Manche et de l'Absolutisme
Vindex et la Liberté en Gaule


samedi, décembre 24, 2005

Autour du Pacifisme et de la Trêve de Noël 1914



Il semble que la trêve de Noël 1914, juste cinq mois après le début de la guerre, ait été initiée par les soldats allemands. Peut-être étaient ils d’origine saxonne car ils se sont adressés aux soldats anglais ainsi : « We saxons, you anglo-saxons. ». D’autres ont criés : « We don’t shoot, you don’t shoot ».
Ils sont sortis de leurs tranchées en chantant des chants de Noël et en scandant « Joyeux Noël ! » en plusieurs langues. Comme ils ne portaient pas leurs fusils, peu à peu, les soldats anglais les ont rejoints dans le « no man’s land » et se sont mis à fraterniser, échangeant du tabac et d’autres présents. Peut-être un match de football fût-il disputé entre les deux camps.

La trêve s'est maintenue de deux, trois jours à une quinzaine. Emouvant effort des hommes des tranchées d’échapper à la boucherie à laquelle ils étaient promis. Pour rompre cette fraternité, pour refaire la guerre, les états-majors eurent souvent recours à la rotation des troupes.

Trêve déclarée par les soldats eux-mêmes, sans aucune permission de leurs officiers, au contraire plusieurs actes de fraternisation ayant eu lieu depuis quelques semaines, dans l'armée britannique, le Brigadier Général G.T. Forrestier-Walker publia à l’approche de Noël, une directive interdisant la fraternisation.
« … Car elle décourage l’esprit d’initiative et détruit l’esprit d’offensive dans les rangs…. Des relations amicales avec l’ennemi, des armistices spontanés et des échanges de tabacs et d’autres biens, aussi tentants et amusants qu’ils soient doivent être absolument interdits. »

Mais ce fût aussi le dernier acte d’humanité entre les deux camps, quelques semaines plus tard, les massacres technologiques commis avec les gaz moutarde et autres, les bombardements de civils et l’inanité des assauts de la guerre des tranchées où les mitrailleuses pouvaient faucher des centaines de soldats en quelques instants, rendirent les soldats à leur état. P
ar la suite afin d'éviter de nouvelles trêves, les états-majors alliés ordonnèrent chaque année des tirs d'artillerie, la nuit de Noël.

En décembre 1914, plusieurs centaines de milliers sont déjà tombés. Mais trois années sanglantes plus tard, les morts se comptent par millions et les mutineries de 1917 furent d’une autre nature. Loin de la naïve fraternité de Noël 1914, sauvagement réprimées à l’ouest, elles témoignaient d’une révolte et d’une crise politique profonde qui en Russie et en Allemagne entraîna la révolution.

Signifiant le refus radical du monde qui avait créé la guerre, elles portaient en germe la révolution bolchevique et les guerres civiles sanglantes de Russie, d’Allemagne, de Hongrie et d’Espagne. En un sens elles annonçaient sans la deviner, la Deuxième guerre mondiale.

Au contraire la trêve de 1914 n’était pas une mutinerie au sens propre, mais le refus par des milliers de jeunes conscrits et d'engagés volontaires qui avaient cru en une guerre courte, d’un conflit différent et beaucoup plus sanglant que les précédents.

Tout au long du XIXe siècle les armées de conscription ont progressivement remplacées, les troupes impériales ou royales caractéristiques du XVIIIe siècle. La conscription, ou l’impôt du sang, était obtenue et prélevé en échange des droits politiques et du suffrage universel. En temps de paix cet échange était bien accepté et parfaitement compatible avec le message universel, Liberté, égalité, fraternité, de la révolution française.

Mais la guerre commencée en aout 1914 changeait tout. les champs de bataille ne sont plus ceux des guerres de libération nationale de 1848. L'enjeu n'est plus comme alors la Liberté.
La neutralisation, sur le champ de bataille des masses enrégimentées numériquement équivalentes et le déploiement de nouvelles technologies, (amélioration de l’artillerie, généralisation de la mitrailleuse,…) aboutit à l’aberration de la guerre des tranchées, dans une guerre elle-même absurde, dont l’absurdité ne pouvait qu’apparaître aux soldats eux-mêmes.
Après tout le roi d’Angleterre et le Kaiser étaient tout deux les petits-fils de la reine Victoria.

Ainsi après un premier épisode début décembre, un lieutenant du 2nd Queen's Westminster Rifles, Geoffrey Heinekey, pouvait écrire à sa mère :
«....Une chose des plus extraordinaire est arrivée. . . . Quelques Allemands sont sortis des tranchées, leurs mains en l’air et ont commencé à aller chercher leurs blesses et alors nous avons fait de même avec les nôtres. Puis les Allemands nous ont parlé et nous leur avons répondu et ils nous ont aidé à enterrer nos morts. Ceci a duré toute la matinée. J’ai parlé à plusieurs d’entre eux qui m’ont semblé des jeunes gens très bien. L’ironie de la situation ne peut s’exprimer par des mots, la nuit passée nous avons eu une bataille terrible et maintenant nous étions là, à fumer leurs cigarettes et nous les leurs…"

La propagande franco-britannique dépeignant les Allemands comme des barbares, allaient déjà bon train et se laisse entrevoir dans la surprise de ce jeune officier devant l’humanité de ses ennemis.
La trêve a été plus effective, là où les Britanniques tenaient le front. Peut-être est-ce le fait que les Belges et les Français se battaient sur leurs territoires envahis qui explique cela, alors qu' Anglais et Allemands ne se trouvaient pas sur leur sol.

Au cours des guerres passées, les trêves n’étaient pas inconnues, bien au contraire. L’esprit de la trêve de Noël était donc une réminiscence des trêves anciennes qui émaillaient les conflits.
Mais peut-être fût elle aussi facilitée par le fait que plus de quatre-vingt mille jeunes Allemands avaient séjournés en Grande-Bretagne avant la guerre, exerçant divers métiers et parlant plus ou moins correctement l’anglais.

Et ainsi la trêve de Noël 1914 fût à la fois imprégnée des traditions immémoriales et d’un monde nouveau et balbutiant d’échanges et de voyages. Aussi le miracle des tranchées de Noël 1914, témoigne d’une sorte de déclaration de paix et de bonne volonté de la jeunesse et du refus universel de la barbarie de la guerre par l’esprit humain. L'expression spontanée et fragile de la pulsion de vie des individus
contre la logique de mort organisée par les états. Il y a peu d'exemples de révolte collective d'individus au sein de l'état qui soient aussi spontanées et dénuées de préméditation et d'organisation politique.

Loin d’être une action ouvertement antimilitariste et politique, ce fût plutôt une fenêtre ouverte sur les meilleurs instincts de l’homme et sa capacité à s’emparer des situations les plus fortuites à cette fin.
Ainsi, les Allemands se considéraient comme les « inventeurs » de la fête de Noël, et le haut commandement allemand avait fait expédié sur le front des milliers de petits arbres de Noël et des bougies. En bien des points sur le front, ce sont ces arbres illuminés, qui attirèrent les soldats anglais et furent les déclencheurs de la trêve, qui à son tour incarna au mieux les valeurs de Noël.

Il ne fait pas de doute que la Première Guerre Mondiale était une guerre injuste ne servant réellement aucune cause de libération nationale et encore moins celle de la Liberté. En France, le pacifisme d’avant 14 représentait au contraire l’esprit d’humanité et de Liberté, envers et contre le militarisme revanchard et nationaliste qui s’était déjà illustré quelques années auparavant dans l’Affaire Dreyfus.


Mobilisé par les socialistes et incarné par la vibrante personnalité de Jaurès,
le pacifisme partagé entre un message fraternel et le déterminisme historique de la lutte des classes, n'avait pas de sens politique clair,. A partir de 1917, il aboutit à l'antimilitarisme révolutionnaire et l'internationalisme communiste. A Jaurès, ont succèdé Lenine, Trotsky et Liebknecht, le pacifisme était dépouillé de son inspiration humaniste, remplaçée par l'aspiration égalitariste. L'antimilitarisme se fait instrument de la conquête de l'état, voire de sa destruction.
Dans les années 30 lorsque les totalitarismes menacent la civilisation, le pacifisme tout empreint des souvenirs sanglants des tranchées, se révèle incapable de reconnaître la dimension nouvelle du conflit qui vient. Le combat pour la Liberté a changé de nature. Celle-ci ne peut désormais être préservée ou gagnée en mettant crosse en l'air, mais en réarmant les démocraties. Les pacifistes deviendront pour certains les alliés objectifs des nazis.


Lire aussi sur Autour de la Liberté

Autour des Révolutions Hongroises

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jeudi, décembre 22, 2005

Autour du Rapport Melhis et du Meurtre de Gibran Tueni

En l'honneur de Gibran Tueni, le site libanais indépendant Ya Libnan publie le dernier éditorial de Gibran Tueni, le journaliste assassiné, vraisemblablement par les syriens. Cet éditorial revient sur un quart de siècle d'histoire du Liban, jalonné par les meurtres commis par Damas, qui sont désormais autant de combats pour la vérité et la Liberté.

L'âme noble et l'humanité de Gibran Tueni marque cet écrit qui sans doute lui coûta la vie. En associant dans la vraie tradition libérale, le droit subjectif à la vérité avec le but objectif de la Liberté et de l'indépendance nationale, Tueni indique le lien indissociable de la Liberté du Liban et de la Syrie. C'est l'internationalisme profond et sincère qui ne s'exprime qu'au-travers de l'aspiration à la Liberté.

Extraits traduits :

"Pourquoi le Régime Ment"
Beyrouth 27 Octobre

"Lorsque l’on voit la réaction orchestrée par le régime syrien au rapport de la Commission Melhis sur l’assassinat du Premier Ministre Rafik Hariri, on se doit de se souvenir d’un article écrit par un de plus éminents martyr de la presse libanaise, Salim Al Laouzi, qui fût probablement assassiné par les syriens, article intitulé « Pourquoi le régime ment ? »

Malheureusement, un quart de siècle plus tard le régime syrien adopte toujours la même attitude et la question demeure « Pourquoi le régime ment ? ».

Jusqu’à quand ce régime et ses protégés confronteront-ils la vérité avec des mensonges et des bluffs ?.....

….. Jusqu’à quand les Libanais resteront-ils silencieux, hésitants à dire la vérité, toute la vérité afin de mettre fin aux pratiques qui blessent le Liban, la Syrie et tout le monde Arabe ?....

….Resterons-nous silencieux à écouter le représentant de la Syrie à l’O.N.U. prétendre que son pays a « sauvé » et « aidé » le Liban et le peuple libanais et fût toujours au côté du martyr Hariri ?

Quelqu’un révélera-t-il la vérité sur le meurtre de Kamal Joumblatt ? Si seulement Walid Joumblatt exposait la vérité sur l’assassinat de son père par le régime syrien. Si les Laouzis dévoilaient la vérité sur l’assassinat de Salim al Laouzis ? et si nous demandions la vérité sur les meurtres de Riyad Taha et du Mufti Hassan Khaled ? Et aussi sur les meurtres de Mohamed Choukeir, Nazem al kadri et Bachir Gemayel ? Si seulement le ministre Nayla Mouawad dévoilait la vérité sur l’assassinat de son mari, feu le Président René Mouawad ?

Il n’y a guère besoin de poursuivre l’énumération d’une liste encore longue, est-ce ainsi qu’ils ont sauvé et aidé le Liban ?

Qui ment, la commission Melhis ou le ministre syrien des affaires étrangères ?.....

……De quel principes se prévaut le régime syrien dans ses commentaires sur le rapport Melhis? Le principe de la torture dans les prisons de Beau Rivage, Anjar, Dhour El-Choueir, et Mazze, le principe du blanchiment de l’argent en collaboration avec les services de sécurité libanais dans des banques crées à cet effet, celui de la protection des réseaux de vols de voitures, de trafic de drogue et de coupons de barils de pétrole en provenance d’Irak ?

C’est l’heure de la vérité, et il faut rompre avec les mensonges et les intimidations!

Ce n’est pas une affaire entre les Hariri et les Assad mais un crime que la communauté internationale a qualifié de terrorisme, contre le Liban et le monde Arabe.

C’est pourquoi le Conseil de sécurité ne doit pas punir un peuple entier, mais poursuivre et punir les criminels….

….Le peuple syrien est innocent de ces crimes terroristes et a plus en commun avec le peuple Libanais qu’avec son régime. Les criminels doivent être jugés par un tribunal international indépendant qui garantisse la sécurité des juges, des avocats, témoins et même des suspects.

J’ai reçu un e-mail d’un citoyen syrien qui écrit : « Je suis désolé pour tout le mal commis par le régime syrien contre le peuple Libanais, pour l’humiliation, la tyrannie et l’oppression….Je suis aussi désolé car je ne peux exprimer mon opinion librement et j’en suis humilié. Comme mon peuple, je suis innocent de tous les crimes commis par le régime. »

Je crois que ce mail reflète la vraie nature du peuple syrien qui cherche aussi la vérité ! C’est la meilleure réponse à tous ceux qui essaient d’instiller de l’hostilité entre les peuples libanais et syriens. Elle indique que ces tentatives seront vaines.

C’est l’heure de la vérité et les masques tombent !

La justice l’emportera au Liban et en Syrie aussi.

Gibran Tueni


Brêve et incomplète chronologie des crimes syriens au Liban.

  • 1975: Entrée des troupes syriennes au Liban.
  • 21 janvier 1976: les milices syriennes et palestiniennes pro-syriennes, Saïka et Yarmouk, pénètrent dans le village chrétien de Darmour, massacrent, pillent et violent plus de 580 civils.
  • 16 mars 1977, assassinat du leader druze Kamal Joumblatt dans la région du Chouf. Joumblatt s'était opposé à la présence syrienne. sa mort est suivie dans la même région du massacre de plusieurs centaines de chrétiens.
  • 24 février 1980 assassinat du journaliste Salim al Laouzi, précédemment kidnappé, son corps sera retrouvé près d'un check point syrien. Il était connu pour ses écrits en faveur de l'indépendance du Liban.
  • 22 juillet 1980 assassinat de Riad Taha, président de l'association des éditeurs, par les services syriens, afin de museler la liberté d'expression.
  • 14 septembre 1982, une explosion tue Bashir Gemayel, 9 jours avant qu'ils ne prennent ses fonctions de président du Liban.
  • 22 novembre 1986, les services syriens déclenchent une campagne de terreur sur Tripoli, en réponse à des attaques contre des positions syriennes, plusieurs centaines de civils sont kidnappés, nombre d'entre eux sont assassinés.
  • 19 mai 1989, assassinat du mufti Hassan Khaled, la plus haute autorité sunnite du Liban, après qu'il eut dénoncé les massacres de civils libanais par les syriens, et révélé que l'artillerie syrienne bombardait simultanément les quartiers chrétiens et musulmans de Beyrouth, afin de créer une guerre de religion.
  • 22 novembre 1989, meurtre de René Mouawad, pourtant appointé président par Damas. Mouawad venait de prendre ses distances avec le régime syrien.
  • 13 octobre 1990, l'armée syrienne prend le contrôle total de Beyrouth, appuyée par des bombardements d'artillerie et des raids aériens. des centaines de libanais sont tués.
  • Octobre 1990, le leader chrétien Danny Chamoun, sa femme et ses deux enfants sont assassinés, après l'occupation de Beyrouth.
  • 7 mai 2002 assassinat du dirigeant universitaire et indépendantiste Ramzi Irani, son corps sera retrouvé 13 jours plus tard dans le coffre de sa voiture.
  • Octobre 2004, tentative d'assassinat contre le druze Marwan Hamadé, après que les partis druzes aient réclamé le départ des syriens.
  • 14 février 2005, assassinat de Rafik Hariri, avant un meeting qu'il devait présider, réun issant les chefs de l'opposition anti-syrienne.
Dans cette incomplète chronologie, une trame sanglante révèle le processus de destruction de la Liberté et de mensonges qui cimente le complot d'Assad père et fils et en fait un cas d'école de la terreur en politique.
L'occupation militaire partielle (1975), s'accompagne d'une campagne de terreur contre une partie, les chrétiens, de la population (Darmour 1976), elle se poursuit et se conjugue à l'assassinat du chef d'une autre minorité (le druze Kamal Joumblatt, 1977), puis par la tentative d'extinction de la Liberté d'expression (meurtre du journaliste Laouzi et de l'éditeur Taha, 1980). L'annilhation de la Liberté politique avec l'assassinat du président librement élu Bashir Gemayel (1982) s'accompagne d'un redoublement de la terreur contre les civils chrétiens qui culmine à Tripoli (1986);
L'affrontement intercommunautaire facilitant et justifiant la présence syrienne, ceux qui tentent de l'empêcher sont purement et simplement liquidés ( le mufti Hassan Khaled et René Marwad en 1989, Chamoun en 1990).
La domination syrienne du Liban est totale, les accords de Tahef en 1990, prévoyant le retrait syrien en 1992, jamais appliqués traduisent la duplicité
et la passivité des diplomaties occidentales.Surtout le maintien quinze ans après Tahef des syriens et leur brutale désinvolture meurtière indiquent l'absence de conviction et de volonté des occidentaux en faveur de la Liberté.
Depuis 2002, l'aspiration à la Liberté et à l'indépendance des libanais s'exprime à nouveau plus ouvertement et le régime syrien reprend sa campagne de terreur qui culmine avec l'assassinat de Rafik Hariri (2005), un temps pourtant allié de Damas. Malgrè le retrait des troupes syriennes, sous la pression du peuple libanais et du soutien enfin mobilisé de Washington et Paris, la campagne de terreur se poursuit par de nombreux assassinats où la Liberté d'expression est à nouveau en jeu.
La Syrie n'a pas encore perdu au Liban, la Liberté n'a pas encore triomphé! Paris n'a aucune conviction, Washington manque de volonté, l'O.N.U. est une montagne d'indifférence et un ectoplasme quand la lutte pour la Liberté implique de sanctionner un dictateur. Assad se renforce de ces démissions. Comprendrait-il mieux les occidentaux qu'ils ne se comprennent eux-mêmes? Le peuple libanais, quant à lui est face à la terreur!


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A Propos d'un Meurtre Simple au Pays du Cédre



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mardi, décembre 13, 2005

Autour des Élections Législatives Irakiennes : le Regard d’un Historien, Bernard Lewis


Bernard Lewis est le plus grand historien du monde arabe et de l’islam. Dans une interview au Wall Street Journal, il a livré quelques réflexions clefs qui mettent la situation irakienne à la veille des élections législatives en perspective avec l’histoire du siècle écoulé.

Extraits traduits :
Q: Un général américain a récemment dit que l’attention et l’intérêt des américains étaient trop courts pour une action qui peut demander des années. Qu’en pensez-vous ? R: Je suis d’accord avec lui. Il y a eu plusieurs exemples au cours des années 90. Les plus évidents sont le Liban et Mogadiscio (la Somalie).

Q: L’argument le plus fort de l’administration Bush pour justifier la poursuite de l’effort en Irak est d’appeler à notre sens de l’histoire et de dire que nous serons tous plus heureux dans dix ou vingt ans .
R: L’ argument le plus fort est le succès étonnant du processus démocratique en Irak. Voilà un pays qui a subi plusieurs décades d’une dictature sans merci. Et cependant en un temps relativement court, ils tiennent d’abord une élection authentique, libre, honnête dans laquelle des millions d’irakiens ont fait la queue pour voter, sachant qu’ils risquaient leurs vies pour cela. C’est un test remarquable. Après quoi les résultats de l’élection ne dégageant pas de majorité absolue, les irakiens ont réussi le deuxième test de la démocratie, la négociation et la recherche du compromis, ce qui est probablement plus difficile encore que de tenir une élection. Et ils l’ont fait. Puis il y eu une nouvelle élection, un referendum sur une constitution, et maintenant cette semaine, ils vont voter pour élire un parlement national. Malgré des difficultés internes et le sabotage extérieur, le processus de démocratisation est en train de réussir au-delà des espérances.

Q: Pourtant certains craignent que la démocratie ait un résultat pire que la situation actuelle. Le succès des Frères Musulmans aux élections égyptiennes montre que ce danger est bien réel.
R: Le processus démocratique n’est ni rapide, ni facile. Il y a des dangers. Hitler est venu au pouvoir par des élections libres. Mais les dangers sont accrus si nous sommes vus comme des soutiens de régimes corrompus et répressifs, indifférents à la liberté et au bien-être de leur population. En Irak, je n’ai pas complètement cette crainte. La démocratie ne vient pas d’un seul coup. Elle doit être développée par étapes, et cela semble fonctionner très bien. Les Frères Musulmans en Égypte représentent un réel danger. Cependant s’ils parvenaient au pouvoir, ils devraient faire face aux problèmes monstrueux de l’Égypte . Si comme la théocratie en Iran, ils échouent face à ces problèmes, ils devront faire face à la colère de leur peuple. Le danger c’est qu’ils ne quitteraient pas le pouvoir comme ils l’auraient acquis, par des élections libres.

Q: Certains prétendent que l’Irak est un nouveau Vietnam.

R: La comparaison avec le Vietnam est fréquente. Chacun peut avoir une vue différente du Vietnam, mais le retrait américain a été un désastre pour les Vietnamiens. Plus d’un million sont devenus des réfugiés risquant tout pour s’enfuir de cet enfer dans lequel on les avait abandonné. Mais il n’y eut pas d’autres conséquences. Les Viet Cong ne nous ont pas attaqué aux Etats-Unis. En Irak la situation est différente. Nous ne nous battons pas contre une menace locale, mais contre un ennemi global. Ils ont clairement indiqué qu’ils envisageaient la guerre en trois phases. La première, chasser les infidèles des terres d’Islam. La seconde regagner, ce qu’ils voient comme des terres islamiques « perdues », l’Espagne, la Sicile, les Balkans et bien sûr la Palestine. Et la troisième phase c’est de porter la guerre chez nous pour obtenir un triomphe global et final.


Q: Certains disent que nous devrions avoir une doctrine du “containment” (par analogie avec celle utilisée contre l’UR.S.S.), plutôt que de risquer la vie de nos soldats au Moyen-Orient

R: Le “Containment” ne marcheraient pas aujourd’hui. Avec les soviétiques nous avions en face un gouvernement au pouvoir et la dissuasion mutuelle pouvait fonctionner. Avant longtemps les soi-disant islamistes auront des armes nucléaires qui seront utilisées non par des gouvernements mais par des terroristes, contre lesquels la dissuasion ne fonctionne pas.


Q: L’administration Bush ne semble pas avoir assez d’estomac pour obtenir un changement de régime en Syrie, d’où proviennent la majeure partie des terroristes en Irak.

R: Le gouvernement syrien est absolument en cause. Il est sur la défensive dans son pays et a du se retirer du Liban. Un processus démocratique existe dans ce pays. Et il y a même quelques étincelles en Égypte et en Arabie Séoudite. Dans les territoires palestiniens, vous voyez un éveil à la démocratie. Au cours des derniers mois, j’ai pu avoir avec des habitants des pays arabes des conversations qui auraient été impossible auparavant


Q: Par exemple?

R: Les gens sont plus disponible pour exprimer leur dégoût de leurs propres leaders., il y a un désir croissant pour une société plus libre et plus ouverte. On entend des choses qui auraient été auparavant choquante, telle que : « Israël n’est pas notre priorité, nous devons d’abord nous occuper d’autres choses.». Il y en a même qui parlent avec respect d’Israël…J’ai rencontré des gens dans les pays arabes qui regardent à la télévision israélienne des députés arabes prendre la parole et dénoncer la politique du gouvernement israélien. Pour eux c’est une expérience intrigante. Cela ne les rend pas pro israélien, mais leur donne une certaine appréciation de la démocratie. Ils leur semble que même des citoyens de seconde classe dans une démocratie peuvent réussir et s’exprimer mieux que des citoyens de première classe sous une dictatures.


Q: Mais pourquoi pensez-vous que la guerre d’Irak a aidé à changer les choses dans les autres pays?

R: Il n’est tout simplement pas vrai que la forme de dictature incarnée par Saddam Hussein est normale dans cette partie du monde. Ce type de dictature arbitraire n’a pas de racine, ni dans le monde arabe, ni dans la culture islamique. La forme de gouvernement traditionnelle n’est pas la démocratie, elle est autoritaire, mais pas despotique, ni arbitraire et elle n’est pas au-dessus des lois. Ils ont une très forte tradition de gouvernement selon la loi. Ce qui a été important pour le Moyen-Orient est le fait qu’une tyrannie ait été abattue, que les gens soient devenus libres de s’exprimer, que les Etats-Unis n’aient pas cherché à installer un nouveau tyran…... C’est nouveau et merveilleux. Le succès d’une démocratie en Irak, serait très dangereux pour les dirigeants actuels de l’Iran. Un pays largement chiite et démocratique serait un souci majeur de l’autre côté de la frontière.


Q: Croyez-vous que des moyens militaires puissant amener de nouveaux changements en Syrie, en Iran ?

R: Si vous voulez dire des moyens militaires américains, je suis contre. Je crois qu’il y a une opposition forte dans ces deux pays. Iraniens et Syriens avec un peu d’aide extérieure peuvent faire le travail eux-mêmes.


Q: Quelles leçons tirez-vous de la situation?

R: Notre job n’est pas de créer la démocratie, c’est d’enlever les obstacles et de les laisser la créer. C’est ce que nous avons fait en Allemagne, en Italie et au Japon (après la deuxième guerre mondiale). C’est ce que nous devons faire en Irak. Il semble que nous allions maintenant dans la bonne direction.


Q: Si la doctrine de George Kennan pendant la guerre froide était le «Containment » comment caractériseriez vous la vôtre pour le Moyen-Orient ?
R: La Libération!

Q: C’est à dire?

R: Je crois que c’est clair. Leur permettre d’établir ou de recouvrer leur Liberté, à laquelle ils ont le droit autant que quiconque au monde.


Q: Quel est le contexte historique qui, à votre avis, échappe aux américains et aux européens?

R: La menace à laquelle nous faisons face est beaucoup plus semblable au Troisième Reich, qu’à l’Union Soviétique. Elle est plus militante, plus violente et a beaucoup de soutien. Nous sommes beaucoup plus menacé que nous ne le fûmes jamais par l’Union Soviétique. Je comparerai notre situation avec celle de la Grande-Bretagne en 1940 face à Hitler et aux nazis. Je commençai l’année 40 en tant que jeune professeur de l’Université de Londres, et finit l’année en tant que très jeune combattant des forces de sa Majesté. A cette époque nous étions seuls, l’Union Soviétique soutenait Hitler, les Etats-Unis étaient résolument neutres, néanmoins moi et mes contemporains étions persuade de notre victoire. J’aimerai en être aussi sûr aujourd’hui..


Q: Pourquoi avez-vous moins de certitude aujourd’hui?

R: En 1940, nous n’avions ni doute ni hésitations. Nous savions devoir faire face à un ennemi sans merci et dangereux et nous savions que nous devions rester unis. En regardant le passé, je crois que si Churchill avait du faire face au même type d’opposition que Bush aujourd’hui, Hitler aurait bien pu gagner la guerre. Nos ennemis sont plus dangereux qu’Hitler, car nous ne sommes pas assez ferme avec eux, comme nous le furent avec Hitler. Et aussi les temps ont changé, nous n’avions pas en face la menace d’un terrorisme nucléaire avec des ambitions suicidaires.


Q: Mais une différence avec Hitler c’est que nous n’avons pas de cible territoriale?

R: C’est une difficulté de plus.


Q: Qui signifie aussi qu’ils ne peuvent nous occuper.

R: Le danger n’est pas une occupation, mais une dévastation. Ils ont tous les moyens modernes à cette fin. Et en Europe sous certains angles ils installent déjà une certaine domination. Cela se voit de nombreuses façons. Déjà la religion musulmane a obtenu une immunité de toute critique que le christianisme a perdu et le judaïsme n’a jamais eu. En Occident il est beaucoup moins dangereux de critiquer les valeurs chrétiennes que musulmanes.

Cette interview, dont le texte intégral est réservée aux abonnés sur www.wsj.com, laisse entrevoir la remarquable acuïté d'un historien de quatre-vingt ans passé, sur l'actualité de la Liberté. En effet deux dangers symétriques guettent les historiens, l'anachronisme qui "plaque" l'interprétation contemporaine du monde sur des faits historiques et l'analogie simplificatrice qui réduit l'actualité à une réécriture des évenements du passé.
Bernard Lewis évite avec élégance ces méprises.

La civilisation occidentale est, avec l'islamisme confrontée à une menace nouvelle après avoir vaincu le communisme, mais cette menace diffère et dépasse la précédente. Elle est plus proche de l'hitlérisme, mais là encore elle s'en distingue par son absence de base territoriale délimitée et de gouvernement identifié, et aussi par son utilisation du terrorisme suicidaire auquel elle cherche à ajouter les armes de destruction massive.

En conséquence la stratégie du "containment" qui a été suivie au cours de la guerre froide, est vouée à l'échec. Seule une stratégie avec un objectif de victoire totale comme lors de la deuxième guerre mondiale peut-être appliquée.
Une stratégie de Libération!
Deux mots simples et clairs "Containment" et "Libération" s'oppose et résume un demi siècle d'histoire de la Liberté et d'histoire tout court.

Mais le terme de "Liberation" que Bernard Lewis utilise pour définir cette stratégie par opposition au "Containment" de la deuxième partie du XXe siècle, a une dimension militaire bien sûr, comme entre 1940 et 1945, mais aussi politique et idéologique de façon beaucoup plus importante qu'alors.

Quand Bernard Lewis compare la construction de gouvernements démocratiques dans les pays arabes à la reconstruction de la démocratie en Allemagne ou en Italie, on ne saurait lui donner tort. Il réaffirme ainsi l'universalité de l'aspiration à la Liberté, si facilement abandonnée à la fois par les réactionnaires de droite qui ne croient pas que les civilisations asiatiques ou africaines puissent devenir démocratiques, et aussi par les "néo-conservateurs" de gauche qui ont réduit leur internationalisme à une alliance nauséabonde avec les dictatures "anti-impérialistes" de Pékin à Damas et de Castro à Chavez.


Or les analogies ne valant que par leur différence, l'écart principal entre l'Allemagne ou l'Italie de 1945 et l'Irak ou le Liban d'aujourd'hui du point de vue de la Liberté et de la construction d'une société démocratique, n'est pas la dimension ethnique ou le passé de la civilisation.
Certes les dictatures européennes s'étaient greffées temporairement sur des pays à l'histoire imprégnée de Liberté, tandis que la démocratie n'a pas de tradition dans le monde arabe, mais Bernard Lewis rappelle que les dictatures totalitaires ou arbitraires n'ont pas non plus de longues traditions dans le monde musulman, plus habitué à des régimes autoritaires "traditionnels".

La grande différence donc entre 1945 et 2005, qui n'est pas relevée par Bernard Lewis, est que la reconstruction démocratique des anciens pays de l'axe, s'est réalisée à la fois sur la base d'une victoire militaire totale des alliés et d'un naufrage idéologique absolu du nazisme et du fascisme, tandis que les défaites militaires des talibans, de Saddam Hussein, ou de l'intifada terroriste de Yasser Arafat et du Hamas, certes bien réelles ne jalonnent que des batailles dans un conflit à l'issue encore incertaine.


Quant au combat idéologique, non seulement la victoire n'est pas en vue mais à bien des égards, il n'est pas gagné. La prudente comparaison effectuée par Bernard Lewis avec l' état d'esprit des Anglais de l'été 1940 en dit long sur ce sujet.
En 1945, l'instauration de la démocratie était la conséquence de la victoire militaire et idéologique de la Liberté en Europe occidentale. En 2005 les élections successives en Irak participent directement du combat pour la Liberté contre Al Kaïda et tout les nostalgiques du Baasisme.

Lire aussi:
A Propos d'un Meurtre Simple au pays du Cèdre
Autour de la Liberté au Proche-Orient

lundi, décembre 12, 2005

A propos d'un Meurtre Simple au Pays du Cèdre


Si une personnalité politique Libanaise a récemment incarné la cause de l’indépendance nationale et de la Liberté contre l’occupation syrienne, ce fût Gebran Tueni, l’éditeur du journal Al Nahar. C’est pour cela qu’il vient d’être assassiné, apparemment par les services secrets syriens ou leurs affidés.
Bien qu’un tel meurtre, au moment même où l’O.N.U., s’apprête à rendre public son rapport sur l’assassinat de Rafic Hariri puisse sembler contre productif pour la Syrie, il n’en est rien. Dans l'Orient compliqué, il s'agit d'un assassinat tout simple..
La Syrie qui est aussi derrière le meurtre du journaliste Samir Kasir, lui aussi d’Al Nahar, la tentative de meurtre contre la journaliste Mai Shidik et l’assassinat du chef du parti communiste, agit sur trois plans au Liban. D’un côté, elle feint de co-opérer avec l’enquête de l’O.N.U., de l’autre elle s’efforce de forger des liens avec le nouveau gouvernement libanais de Fouad Siniora et sur un autre plan, elle multiplie les actes de vengeance contre ceux qui ont osé réclamer son départ du Liban.
Assad place en effet la barre très haut. D’un côté réduire au silence l’opposition nationale au Liban, de l’autre intimider le gouvernement libanais pour le convaincre de limiter l’enquête sur le meurtre d’Hariri à quelques lampistes ou du moins à épargner les proches d’Assad.


Tueni était une cible évidente de cette politique d’intimidation. Depuis le départ d’Israël du sud Liban, Tueni avait commencé une campagne pour le départ des syriens. Il a critiqué fermement les gouvernements libanais pour leur passivité vis à vis des syriens et du Hezbollah.
Conséquent avec lui-même Tueni a accueilli dans les colonnes d’Al Nahar des représentants de l’opposition syrienne. En 2000 le journal a publié une pétition d’intellectuels syriens demandant des réformes. Il fût bien sûr au premier rang de ceux qui ont demandé une commission d’enquête internationale après le meurtre de Rafic Hariri.

Ces derniers jours Tueni avait réclamé une enquête après la découverte d'un charnier à Yarze dans la région du Liban où stationnaient il y a peu les troupes syriennes. Mercredi 7 décembre il interpellait à ce sujet le président Lahoud qui commandait l'armée libanaise en 1990, date probable du massacre de 13 soldats dont les corps viennent d'être retrouvés.
Désormais le gouvernement libanais doit répondre au meurtre de Tueni de la façon la plus rigoureuse. Tout autre attitude le placerait dans la soumission au régime de Bashir al Assad. Enfin les conclusions du rapport Melhis sur le meurtre d’Hariri qui sont imminentes, devront exiger l’extradition et l’incarcération de tout les syriens reconnu coupables ou soupçonnés dans cet assassinat.
Or déjà les rumeurs vont bon train quant à l’intervention de Kofi Annan pour épargner les proches d’Assad dans l’enquête ou celles des gouvernements séoudiens et algériens. Les dictatures arabes se reconnaissent dans le destin d’Assad. Mentir à leur peuple dans les affaires de justice est par exemple, pratique courante pour les généraux algériens.

Mais ce dilemme n’épargne pas non plus les États-unis et la France qui tergiversent depuis plusieurs semaines devant la nécessité de sanctionner le régime de Damas et d’appeler à son renversement. S’ils hésitaient dans cette voie, ils en recueilleraient les fruits amers n’obtenant ni la co-opération antiterroriste de Damas, ni le soutien du peuple libanais, qui a plus que jamais soif de vérité et de Liberté. Et c'est le quatrième plan du terrorisme syrien, faire craindre aux diplomaties occidentales un embrasement généralisé au Liban si Assad ou ses proches étaient poursuivis autrement que symboliquement.
Damas n'a pas encore renoncé à Beyrouth, l'avenir du Liban libre est encore en balance.

La Syrie et les assassins qui travaillent pour elles comprennent parfaitement que la Liberté d'expression et la Vérité signifient leur fin. Le groupe qui a revendiqué l'attentat écrit en effet "Nous avons cassé le stylo de Tueni nous lui avons fermé la bouche et transformé Al Nahar (Le Matin) en une nuit profonde."

Lire aussi:
Autour du rapport Melhis et du Meurtre de Gibran Tueni

samedi, décembre 10, 2005

Autour de la Russie, Yakovlev et la Perestroïka


Le décès récent de Alexander Yakovlev, a remis en lumière le rôle exceptionnel joué par cet ancien ambassadeur de l’U.R.S.S. au Canada, devenu un des principaux conseillers de Michail Gorbatchev et un des acteurs clés de la Perestroïka et de la Glasnost .
L’histoire de la Perestroïka, divine surprise pour les uns, résultat de l’impasse du totalitarisme pour les autres met en lumière plusieurs aspects de l’histoire de la Liberté.

Qu’il s’agisse de la relation entre réforme, révolution et démocratie, du rapprochement entre fin du totalitarisme, culture nationale et installation de la Liberté, du rapport entre le rôle de l’individu dans l’histoire avec celui des masses et de la nécessité d’objectifs clairs, toute ces équations se sont trouvées autour de la Perestroïka et s’énoncent encore chaque fois que l’aspiration à la Liberté fait l’Histoire.

Avec la disparition du système soviétique les termes même de Perestroïka et de Glasnost sont peu à peu oubliés. Les ex-républiques soviétiques situées à l’Ouest, deviennent des démocraties et s’ancrent en Europe. La situation des républiques d’Asie est plus confuse, dictatures, corruption et parfois terrorisme ou islamisme s’imposent tandis que des courants démocratiques progressent peu à peu. Un affrontement entre Liberté et oppression est inévitable. Pour ce qui est de la Russie, un régime démocratique est en place, dans toute les ambiguïtés du terme. La aussi la corruption, la violence, l’autoritarisme concourent à l’instabilité de la Liberté. En Tchétchénie, confronté au terrorisme islamique, mais aussi aux aspirations nationales, la Russie mène une répression sanglante, ponctuée de crimes de guerre et de violences nombreuses contre les civils.

L’histoire certes récente de la Perestroïka, c’est à dire du processus qui a conduit à la victoire de la Liberté contre le totalitarisme stalinien n’est pas inutile pour éclairer le présent.

En 1993 Alexander Yakovlev a donné une conférence sur le sujet à l’université de Berkeley.

“I’m going to speak on the lessons of Perestroika the way I see them. First of all, should we really ask ourselves this question? There is no longer the country in which Perestroika was started. There is no longer the political system which Perestroika was about to transform. There are no social forces which would make it the goal to revive the policy of perestroika. What would they have to restructure today? Of course Perestroika remains, and will remain for a long time, a source of interest for all those who are interested in history or in scientific investigation.….

En effet, au fur et à mesure que les années passent et les générations nouvelles grandissent, l’U.R.S.S. et la forme stalinienne du totalitarisme semblent de plus en plus une parenthèse bizarre de l’histoire, aussi la Perestroïka devient difficile à appréhender. La réforme par l’appareil du parti d’un système totalitaire est-elle propre au communisme ? Il y a bien quelque chose de particulier au communisme et à l’appareil stalinien qui a permis cette évolution. Le cas de la disparition d’autres dictatures comme le franquisme, mériterait toutefois une étude comparée.

«Dangerous in my opinion is the belief that the collapse of communism equals the collapse of totalitarianism. It is true that Stalinism is a synonym for totalitarianism but equally true is the statement that pre-revolutionary Russia, especially the Czarist Russia, could not be considered a democratic state. One can remember quite a number of states in the twentieth century which were market economies and which were non-communist, or even anti-communist, but which were very cruel dictatorships at the same time. In other words, the collapse of communism is not the same as the emergence of democracy and it does not make us free from the possibility of the emergence of new dictatorships.”

Yakovlev touche ici un point essentiel, l’économie de marché est une condition nécessaire de la Liberté, mais non suffisante, et l’effondrement du stalinisme n’implique pas l’émergence d’une société de Liberté. La possibilité du remplacement du communisme par une autre forme de dictature demeure.

Cette approche « probabiliste » de l’histoire constitue une démarcation essentielle, qui fait de la Liberté un combat permanent et rejette la facilité du déterminisme de la Liberté, celle d’ une évolution inéluctable de l’humanité vers la Liberté. Trop rapide et trop optimiste lecture de l’histoire, cette fausse inéluctabilité n’entraîne trop souvent qu’abandon et fatalité. Il est significatif que ce rejet du déterminisme historique vienne d’un ex-marxiste. L’actualité y compris en occident indique combien cette démarche probabiliste est juste et nécessaire.

«Perestroika's central goal was democracy. It was precisely a central goal, not a tactical one. It was seen as a strategic task, which stemmed from the understanding that it is precisely the lack of a democratic beginning that is the source of all the difficulties, all the troubles, and all the problems that we have in the country. Even the introduction of the market economy was considered not a goal in itself but as a kind of guarantee for the establishment of democracy.”

Les libéraux qui auraient une approche fondamentalement “économiste” de la Liberté pourrait se gausser de lire que c’est la dictature qui était diagnostiquée par Yakovlev et Gorbatchev comme la cause des difficultés économiques de l’U.R.S.S., et non l’absence d’économie de marché. Loin d’être une querelle byzantine, c’est la substance de la Liberté dont il est question. Mario Vargas Llosa a justement rappelé récemment combien la Liberté était beaucoup plus que démocratie politique et économie de marché.

Même s’il s’agit d’un écrit d’un acteur de la Perestroïka et non une étude historique, je considère comme vrai que le but de la Perestroïka était la Liberté et non un moyen tactique ou une forme de propagande. De même l’approche réformiste et non violente, non révolutionnaire était théorisée par rapport à ce but, alors même qu’elle pouvait être très critiquée et considérée trop modérée et insuffisante.

“Perestroika made quite a conscious effort at a non-violent course of reforms. It stressed the reformation beginning, not the revolutionary type. This was caused not by the peculiar personalities involved but from understanding that revolutions most frequently result in the opposite of what was originally intended. It stemmed from understanding that revolution is incompatible with democracy, it is extremely dear and terribly inefficient. When the former CPSU still existed, revolutionary courses of transformations would objectively have strengthened precisely those features of the system that we wanted to change or do away with. That is, revolution would become the midwife of history, to use the Marxist term”

L’examen que Yakovlev fait du rapport entre révolution, réforme et Liberté distingue trois niveaux, celui de la situation propre à l’U.R.S.S. des années 80, celui de l’histoire de la Russie, où la révolution est la forme politique dont naissent et se consolident les dictatures et les forces autoritaires, et une caractérisation plus globale des révolutions dont les issues seraient le plus souvent néfastes.

Or qui dit révolution dit irruption de la population ou de certaines parties de la population, (des masses dans la lingua marxiste) dans le domaine jusque là réservé aux élites politiques. C’est précisément sur ce point que la Perestroïka fût critiquée par de nombreux opposants au communisme, comme une politique de compromis sans intervention de la population. Yakovlev est conscient du rapport particulier entretenu par les réformistes tels que Gorbatchev et lui-même avec les « masses ».

“The major part of the population did not speak out in support of the CPSU nor in support of the USSR. People kept quiet when the party first collapsed and then the state, which had been built in the interests of that party. I draw one conclusion here, and that conclusion really worries me. That is the conclusion that the major mistake of perestroika stands with the fact that it did not work sufficiently energetically or purposefully towards creating its own mass base, its own social and political movement of support. In the first stage of perestroika we could break up the totalitarian system only by force of a totalitarian party, only by exerting ourselves upon the discipline of that party. At the next stage of perestroika, mass social support was necessary, and that mass base was not created. Perestroika from the very beginning and up until the very end remained a revolution from above. It was an attempt to execute all the reforms from above, and it was done in the hopes that people would follow the enlightened rulers. All the attempts at reform in Russian history were of similar nature, and probably this is why all of them have resulted in no absolute success.”

La conclusion que Yakovlev formule est que la lutte contre le système ne pouvait se faire dans une première phase que de l’intérieur du parti et de l’état. L’appel à un mouvement plus large soutenu par une partie de la population, signifiait la création de fait du multipartisme. Or l’abandon du dogme du parti unique d’avant garde avait déjà été, par exemple en Hongrie en 1956, un casus belli avec la partie stalinienne de l’appareil. Ni Yakovlev, ni Gorbatchev ne souhaitaient un affrontement complet et précoce au sein du système. Dans une seconde phase, diagnostique Yakovlev, ce mouvement de masse en soutien des réformes était nécessaire et n’a pas été encouragé et suscité de façon appropriée.

La Glasnost, la transparence, pour le coup une véritable « révolution » dans les médias, fût à la fois, l’atout maître de la lutte pour la Liberté et l’ersatz moderne de cette mobilisation des masses, une fenêtre libre sur la politique pour la population. Sans la Glasnost, la Perestroïka eût été condamnée à une simple lutte obscure d’appareil.

Rappelons à ce sujet l’anecdote où Yakovlev interpellé dans un meeting par un étudiant, qui lui dit : «Que ferons nous si les occidentaux se mettent à diffuser leurs programmes télévisés sur L’U.R.S.S. ?» Réponse de Yakovlev : «Nous les regarderons!»

Est-il possible que le rôle de l’individu dans l’histoire de la Liberté soit aussi décisif que la préservation du territoire de l’individu est essentielle à la Liberté elle-même?
Yakovlev était un homme hors du commun, en tout cas hors norme au sein de l’appareil. Ancien combattant, blessé au front lors de la 2eme guerre mondiale, il a toujours souligné qu’elle était une guerre antifasciste.
En 1972 Yakovlev alors responsable de l'idéologie et de la propagande était exclu de ses fonctions et éloigné comme ambassadeur au Canada pour avoir publié un article qui dénonçait le chauvinisme russe et l'antisémitisme dans la propagande soviétique. Au sein de l'appareil il restait un individu libre.

Mais quel est donc le rôle de l’individu dans l’Histoire ? La Perestroïka était-elle possible sans Gorbatchev et Yakovlev ?

Une autre anecdote qui est aussi un événement historique est rapportée par Yakovlev. Sous le régime d’Andropov, au cours d’une visite de Gorbatchev au Canada, alors que celui-ci n’était que responsable de l’agriculture et Yakovlev ambassadeur :

“Later on I arranged for Gorbatchev to come and visit Canada several times. I wanted very much for the man who was responsible for agriculture in Russia to visit Canada…… So I began terrorizing the Central Committee with my diplomatic cables demanding Gorbachev's visit. And Andropov ultimately said OK. It was a very useful visit for Gorbachev. What struck me is the kind of detailed interest and care Gorbachev took in the farmer economy, and that really struck me very positively and very much.
At first we kind of sniffed around each other and our conversations didn't touch on serious issues. And then, verily, history plays tricks on one, we had a lot of time together as guests of the Minister of Agriculture in Canada who, himself, was too late for the reception because he was stuck with some striking farmers somewhere. So we took a long walk on that Minister's farm and, as it often happens, both of us suddenly were just kind of flooded and let go. I somehow, for some reason, threw caution to the wind and started telling him about what I considered to be utter stupidities in the area of foreign affairs, especially about those SS-20 missiles that were being stationed in Europe and a lot of other things. And he did the same thing. We were completely frank. He frankly talked about the problems in the internal situation in Russia. He was saying that under these conditions, the conditions of dictatorship and absence of freedom, the country would simply perish. So it was at that time, during our three-hour conversation, almost as if our heads were knocked together, that we poured it all out and during that three-hour conversation we actually came to agreement on all our main points. He left, and literally two weeks later I received an invitation from the Academy of Sciences to take the post of the head of the Academy of Sciences Institute of International Relations and the World Economy. I had a good-bye dinner and I went back to Russia.”

Volonté et conviction caractérisent la démarche de Yakovlev et Gorbatchev. Mais cette rencontre de deux individus que l’amour de leur pays rapproche, devient un fait historique lorsque l’aveu mutuel (et risqué) de leur conviction envers la Liberté les réunit. Ce jour de 1983, ils avaient de façon informelle ouvert la voie vers la Perestroïka appelée à jouer un rôle décisif dans la chute du système.

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