Autour de Simone Weil, la Pensée et l'Action
Simone Weil ne cesse en des éclairs de lucidité de dévoiler les fondements de l’asservissement puis de manquer de discernement dans le même souffle de son analyse. Cette alternance de la lumière à la confusion se ressent à travers sa description de l’oppression sociale, synonyme pour elle de la privation de la Liberté, comme par son analyse d’une société idéale où les causes de cette oppression ayant disparues, l’homme, selon l’expression prêtée par Goethe à Faust, « se tenant devant la Nature, seulement en sa qualité d’homme, cela vaudrait alors la peine d’être une créature humaine ».
Ayant reconnu le rôle déterminant des individualités et l’universalité de leur nature qui « comporte entre autres choses le pouvoir d’innover, de créer, de se dépasser soi-même », elle craint cependant que ce rôle et ce pouvoir ne puisse suffire: « La bonne volonté des hommes agissant en tant qu’individu est l’unique principe possible du progrès social ; si les nécessités sociales,…se révélaient comme étant hors de portée de cette bonne volonté au même titre que celles qui régissent les astres, chacun n’aurait plus qu’ à regarder se dérouler l’histoire comme on regarde les saisons, en faisant son possible pour éviter à lui-même et aux êtres aimés le malheur d’être soit un instrument, soit une victime de l’oppression sociale. »
En effet, elle constate que l’oppression résulte de privilèges installés non de par les hommes, les lois ou les titres de propriétés mais « …. De la nature même des choses, certaines circonstances qui correspondent à des étapes sans doute inévitables du développement humain font surgir des forces qui s’interposent entre l’homme du commun et ses propres conditions d’existence. »
Or ces privilèges résultant de la spécialisation du savoir et de la division accrue du travail, liées au développement de l’économie, Simone Weil ne peut guère imaginer dans l'avenir de circonstances où les hommes pourraient abolir durablement l’oppression. Celle-ci engendre l’impuissance sociale des individus, pourtant considérés comme les moteurs de l’évolution sociale. Dès lors le système humaniste de Simone Weil se situe en opposition à la science non dans l'absolu, mais historiquement. Cette opposition peut à tout moment conduire du pessimisme au désespoir!
Mais ayant reconnu le rôle de l’individu, essence même de la pensée libérale, Simone Weil constate le naufrage de celui-ci. L’individu s’efface devant le pouvoir comme les moyens se substituent à la fin, jusqu’à tenir lieu de toutes les fins. « Dès lors que la société est divisée en hommes qui ordonnent et en hommes qui exécutent toute la vie sociale est commandée par la lutte pour le pouvoir. »
Le pessimisme qui découle logiquement de ce résultat lui fait entrevoir l’extrême vers lequel tend le pouvoir d’état : « S’il pouvait étendre sans fin ses moyens de contrôle, il approcherait indéfiniment d’une limite qui serait comme l’équivalent de l’ubiquité.»
Toutefois dans un monde qui ne comprend plus que les individus écrasés par leur être social et le pouvoir constitué par les privilèges, elle ne perçoit pas les différences de nature entre les pouvoirs, tous oppressifs. Le pouvoir infini qu’elle redoute se construit au même moment dans les régimes national-socialiste et stalinien. C’est là que la dispersion des individus, l’envahissement de la sphère privée, la soumission de la pensée sont complètes. Les gouvernements démocratiques des années 30, alourdis par la bureaucratie, détournés par la corruption et la ploutocratie, méprisés par la perte des valeurs qui submerge la société sont pourtant loin de l’infini totalitaire.
Mais du rapport entre l’individu et la collectivité, Simone Weil ne retient pas que l’appartenance à des collectivités spontanées ou libres est de la nature même de l’homme, cet animal politique donc sociable, défini par Aristote. Elle ne voit que le rapport de soumission au pouvoir d’état ou au pouvoir du patron et du chef dans l’usine, la réduction de l’espace et du temps au lieu et aux horaires de travail.
Même si elle définit avec justesse: « Un progrès dans l’ordre des valeurs humaines serait de concevoir à titre de limite idéale une société qui armerait l’homme contre le monde sans l’en séparer. », sa vision du capitalisme, aigue, nourrie de sa propre expérience reste unilatérale.
Ainsi, alors que pour Simone Weil, le rapprochement de la pensée et de l’action dans une société idéale se réaliserait à travers la maîtrise du travail manuel, une analyse rapide de la société actuelle à l’aide de ce critère du rapport entre la pensée et l’action montre bien que les sociétés démocratiques modernes, sans atteindre un quelconque idéal ont évoluer dans ce sens par l’affranchissement partiel du travail de masse, déqualifié et répétitif.
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