dimanche, octobre 16, 2005

Autour de Simone Weil, la Pensée et l'Action



Simone Weil ne cesse en des éclairs de lucidité de dévoiler les fondements de l’asservissement puis de manquer de discernement dans le même souffle de son analyse. Cette alternance de la lumière à la confusion se ressent à travers sa description de l’oppression sociale, synonyme pour elle de la privation de la Liberté, comme par son analyse d’une société idéale où les causes de cette oppression ayant disparues, l’homme, selon l’expression prêtée par Goethe à Faust, « se tenant devant la Nature, seulement en sa qualité d’homme, cela vaudrait alors la peine d’être une créature humaine ».

Ainsi Simone Weil perçoit l’originalité de l’oppression crée par le travail de masse dans la grande industrie et la perte de dignité qui en résulte pour les travailleurs, mais l’analogie persistante avec l’esclavage, que l'on retrouve au fil des pages, lui masque la dynamique du système capitaliste, sa nature intrinsèquement innovante et évolutive.

Ainsi encore elle prend garde, à la différence de Marx, de distinguer l’oppression sociale, de la propriété privée et elle rattache au contraire la privation de Liberté aux monopoles du pouvoir et aux privilèges qui les instituent. Mais associant les privilèges au contrôle du savoir et à sa spécialisation, elle en déduit une dynamique pessimiste de la civilisation. La division du travail, l’extension du savoir et de l’économie ne pouvant que renforcer les privilèges et la confiscation du pouvoir par des minorités. Cette erreur est d’ailleurs directement liée à sa conception erronée du capitalisme.

Humaniste elle discerne le rôle fondamental de l’individu, « ….les causes de l’évolution sociale ne doivent plus être cherchées ailleurs que dans les efforts quotidiens des hommes considérés comme individus…. Ces efforts…dépendent du tempérament de l’éducation, des coutumes, des préjugés, des besoins naturels ou acquis, de l’entourage et surtout de la nature humaine terme qui pour être malaisé à définir, n’est probablement pas vide de sens… »

Ayant reconnu le rôle déterminant des individualités et l’universalité de leur nature qui « comporte entre autres choses le pouvoir d’innover, de créer, de se dépasser soi-même », elle craint cependant que ce rôle et ce pouvoir ne puisse suffire: « La bonne volonté des hommes agissant en tant qu’individu est l’unique principe possible du progrès social ; si les nécessités sociales,…se révélaient comme étant hors de portée de cette bonne volonté au même titre que celles qui régissent les astres, chacun n’aurait plus qu’ à regarder se dérouler l’histoire comme on regarde les saisons, en faisant son possible pour éviter à lui-même et aux êtres aimés le malheur d’être soit un instrument, soit une victime de l’oppression sociale. »

En effet, elle constate que l’oppression résulte de privilèges installés non de par les hommes, les lois ou les titres de propriétés mais « …. De la nature même des choses, certaines circonstances qui correspondent à des étapes sans doute inévitables du développement humain font surgir des forces qui s’interposent entre l’homme du commun et ses propres conditions d’existence. »
Or ces privilèges résultant de la spécialisation du savoir et de la division accrue du travail, liées au développement de l’économie, Simone Weil ne peut guère imaginer dans l'avenir de circonstances où les hommes pourraient abolir durablement l’oppression. Celle-ci engendre l’impuissance sociale des individus, pourtant considérés comme les moteurs de l’évolution sociale. Dès lors le
système humaniste de Simone Weil se situe en opposition à la science non dans l'absolu, mais historiquement. Cette opposition peut à tout moment conduire du pessimisme au désespoir!

Dans cette spirale pessimiste où le développement de l’économie, des savoirs et des privilèges entraînent l’humanité, Simone Weil s’accroche pourtant à la quintessence de celle-ci , « les hommes sont des êtres essentiellement actifs, et possèdent une faculté de se déterminer eux-mêmes qu’ils ne peuvent jamais abdiquer, même s’ils le désirent… ». Mais dans les conditions de l’oppression sociale, ce libre arbitre est bien fragile et « D’une manière générale, entre êtres humains les rapports de domination et de soumission n’étant jamais pleinement acceptables, constituent toujours un déséquilibre sans remède et qui s’aggrave perpétuellement lui-même ».

Mais ayant reconnu le rôle de l’individu, essence même de la pensée libérale, Simone Weil constate le naufrage de celui-ci. L’individu s’efface devant le pouvoir comme les moyens se substituent à la fin, jusqu’à tenir lieu de toutes les fins. « Dès lors que la société est divisée en hommes qui ordonnent et en hommes qui exécutent toute la vie sociale est commandée par la lutte pour le pouvoir. »

Le pessimisme qui découle logiquement de ce résultat lui fait entrevoir l’extrême vers lequel tend le pouvoir d’état : « S’il pouvait étendre sans fin ses moyens de contrôle, il approcherait indéfiniment d’une limite qui serait comme l’équivalent de l’ubiquité.»

Toutefois dans un monde qui ne comprend plus que les individus écrasés par leur être social et le pouvoir constitué par les privilèges, elle ne perçoit pas les différences de nature entre les pouvoirs, tous oppressifs. Le pouvoir infini qu’elle redoute se construit au même moment dans les régimes national-socialiste et stalinien. C’est là que la dispersion des individus, l’envahissement de la sphère privée, la soumission de la pensée sont complètes. Les gouvernements démocratiques des années 30, alourdis par la bureaucratie, détournés par la corruption et la ploutocratie, méprisés par la perte des valeurs qui submerge la société sont pourtant loin de l’infini totalitaire.

Mais lorsqu’ elle constate le mépris avec lequel les bolcheviks, impuissants à réaliser la démocratie ouvrière en U.R.S.S., traitent les idées démocratiques, elle s’avère pourtant incapable de saisir la différence de nature du système parlementaire qui l’oppose aux variantes totalitaires, et la menace accrue que ces systèmes font peser sur les libertés, au point quelques années plus tard d’errer elle-même dans le pacifisme munichois.

Fort heureusement, c’est précisément lorsque le voile pessimiste de Simone Weil semble obscurcir définitivement l’horizon que l’auteure l’éclaire à nouveau « Et pourtant rien au monde ne peut empêcher l’homme de se sentir né pour la Liberté. Jamais quoi qu’il advienne, il ne peut accepter la servitude ; car il pense. Il n’a jamais cessé de rêver une liberté sans limites, soit comme un bonheur passé dont un châtiment l’aurait privé, soit comme un bonheur à venir qui lui serait dû par une sorte de pacte avec une providence mystérieuse. Le communisme imaginé par Marx est la forme la plus récente de ce rêve. Ce rêve est toujours demeuré vain, comme tous les rêves, ou s’il a pu consoler, ce n’est que comme un opium. Il est temps de renoncer à rêver la Liberté et de se décider à la concevoir. »

Le communisme comme rêve de la Liberté, thème aussi abordé par Furet, contredit par Jean François Revel, n’est pas le propos essentiel de cette déclaration. Ce qui est essentiel c’est l’aspiration universelle, naturelle de l’homme à la Liberté, inséparable de l’être pensant.

Contribution aussi essentielle que son analyse de l’aliénation de la dignité par le travail de masse, Simone Weil définit le rapport entre la pensée et la Liberté. « On peut entendre par Liberté autre chose que la possibilité d’obtenir sans effort ce qui plait… La liberté véritable ne se définit pas par un rapport entre le désir et la satisfaction, mais par un rapport entre la pensée et l’action ; serait tout à fait libre l’homme dont toutes les actions procéderaient d’un jugement préalable concernant la fin qu’il se propose et l’enchaînement des moyens propres à amener cette fin. »

De cette analyse tout à fait originale découle une méthode d’analyse des modes de production qu’il faut classer « en fonction des rapports entre la pensée et l’action ». Cette méthode amène la philosophe à faire à nouveau preuve de clairvoyance et d’égarement. D’abord en constatant que la pensée, propre à l’individu ne peut rien sans l’action qui est du ressort de la collectivité, « cet être abstrait mystérieux, inaccessible au sens et à la pensée ».

Mais du rapport entre l’individu et la collectivité, Simone Weil ne retient pas que l’appartenance à des collectivités spontanées ou libres est de la nature même de l’homme, cet animal politique donc sociable, défini par Aristote. Elle ne voit que le rapport de soumission au pouvoir d’état ou au pouvoir du patron et du chef dans l’usine, la réduction de l’espace et du temps au lieu et aux horaires de travail.

Même si elle définit avec justesse: « Un progrès dans l’ordre des valeurs humaines serait de concevoir à titre de limite idéale une société qui armerait l’homme contre le monde sans l’en séparer. », sa vision du capitalisme, aigue, nourrie de sa propre expérience reste unilatérale.
Ainsi, alors que pour Simone Weil, le rapprochement de la pensée et de l’action dans une société idéale se réaliserait à travers la maîtrise du travail manuel, une analyse rapide de la société actuelle à l’aide de ce critère du rapport entre la pensée et l’action montre bien que les sociétés démocratiques modernes, sans atteindre un quelconque idéal ont évoluer dans ce sens par l’affranchissement partiel du travail de masse, déqualifié et répétitif.

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