dimanche, septembre 04, 2005

Autour de Trois Solitudes, 2 : Otto & Anna Quangel - Seul dans Berlin.


"Seul dans Berlin", le roman d’Hans Fallada laisse souvent à ses lecteurs le sentiment d’avoir approché la solitude absolue, telle qu’elle se manifeste dans un régime totalitaire. Primo Levi disait, dans "Conversations avec Ferdinando Camon", qu'il était « l'un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie ».
Dans un immeuble de la rue Jablonski à Berlin, les destins se croisent et se séparent.
L’immeuble est une communauté involontaire qui rassemble une partie de la société allemande, ses nazis, ses délateurs, un juriste libéral, une rescapée juive et tous ceux qui essaient juste de vivre en se tenant à l’écart d’un système si envahissant.

Dans ce cas nous découvrons les Quangel, modeste famille ouvrière, Otto le père est ébéniste et contremaître, Anna femme au foyer. Otto le fils est soldat. Nous sommes en 1940 et la campagne de France se termine.

Le destin des Quangel bascule, lorsqu’ils apprennent le décès de leur fils. A cette date, peu de familles allemandes ont encore été touchées par la guerre, et ce choc entraine les Quangel dans une avant garde tragique.

Otto Quangel n’est pas en soit un personnage éminemment sympathique, son visage en lame de couteau, son profil en bec d’aigle ne sont pas avenants. Sa ladrerie ne le rend pas sociable mais lui évite d’adhérer au parti nazi pour économiser les cotisations.

Toutefois il n’approuve pas les persécutions nazies, il perçoit la forêt des magouilles où s’abritent les « faisans dorés », les bonzes bien nourris du parti, sanglés dans leurs uniformes jaunes.

Pourtant « Quangel aime sa petite vie bien régulière : les journées de travail toutes semblables, avec le moins d’événements sortants de l’ordinaire !...Même le dimanche lui pèse,…. » (Hans Fallada – Seul dans Berlin)
Plus qu’un individualiste, il est resté un individu. Son individualité se reflète dans sa lucidité, son courage et sa volonté, qualités qui l’emporte vers les chemins périlleux de l’action et de la résistance.
Anna Quangel a toujours été soumise à Otto, son compagnon de trente ans, classiquement sa vie s’est tournée vers son fils, pacifique, studieux, intelligent qui a su séduire la belle Trudel, déjà presque leur fille.

Le choc de la mort du jeune Otto, bouleverse tellement Anna qu’elle apostrophe son mari « Tout cela c’est vous qui l’avez préparé, avec votre misérable guerre, toi et ton Führer ! »
Dans ce désespoir, Anna veut désormais que des choses changent dans sa vie, tandis qu’Otto, dont l’expression des sentiments n’est pas le fort, n’est pas moins résolu. C’est lui qui va imaginer une résistance originale, écrire des cartes postales qu’il disséminera dans les escaliers d’immeubles.

Ce projet semble d’abord dérisoire à Anna : « Que voulait-il faire, quelque chose de calme, qui ne pouvait en rien troubler sa tranquillité. Il voudrait écrire des cartes. Des cartes postales avec des appels contre la guerre, le Führer et le parti pour éclairer ses semblables. C’est tout… Et ces cartes, il ne comptait nullement les envoyer à des gens bien déterminés, ni les coller sur les murs comme des affiches. Non il voulait simplement les déposer dans les escaliers des immeubles où il y avait beaucoup d’allées et venues, les abandonner là, sans aucunement savoir qui les ramasserait, ni si elles ne seraient pas immédiatement foulées au pieds ou déchirées…. »

Mais Otto ne l’entend pas ainsi et lorsqu’elle l’apostrophe : « Ce que tu veux faire, Otto, n’est-ce pas un peu vain ? » il répond calmement : « Que ce soit vain ou non, Anna, s’ils nous attrapent, ça nous coûtera la tête…..Mais nous devons être rusés et prudents….Plus longtemps nous combattrons, plus longtemps nous agirons….Il ne sert à rien de mourir trop tôt….Nous devons vivre : assister encore à leur chute. Alors nous pourrons dire : Nous étions aussi de la partie.»
Et Anna fût soulagée, persuadée qu’Otto projetait quelque chose de grand.

L’action des Quangel peut sembler vaine, elle est résolue et profonde. Cette résistance s’exerce dans la solitude, il n’est pas question de recruter des adhérents, de contacter des sympathisants, pas plus que d’actions d’éclat visibles de tous. Elle est l’expression directe du libre-arbitre, la pensée transformée en action.

Toutefois le titre « Seul dans Berlin » est trompeur car cette solitude totale est aussi une solitude partagée entre Otto et Anna, comme une intimité renouvelée dans un couple.
C’est pourquoi la première carte dit simplement la vérité des Quangel :« Mère, le Führer a tué mon fils ! »
C’est la famille, le couple, l’amour qui donne son élan et son souffle à une action en même temps si grandiose et si vaine.

Vaine cette résistance, Anna le sait : « Confusément elle comprit ce que cela signifiait. D’un côté, eux deux, les pauvres petits travailleurs insignifiants, qui pour un mot pouvaient être anéantis pour toujours. Et de l’autre côté, le Führer et le parti, cet appareil monstrueux, avec toute sa puissance, tout son éclat avec derrière lui les trois quarts ou les quatre cinquième du peuple allemand. »

La famille, la forme élémentaire de l’ordre spontané de la société, dans sa nudité simple s’oppose à la construction rigide de l’ordre totalitaire en un combat déséquilibré.

Et cet affrontement inaugure pour eux des temps nouveaux : « Le Führer a assassiné leur fils, maintenant ils écrivent des lettres. Une nouvelle période de leur vie….Extérieurement, rien n’a changé ; mais intérieurement tout s’est transformé. La lutte commence. »

Ce qui est transformé intérieurement, c’est la conscience. Les Quangel ont acquis une pensée libre. Elle s’exprime encore péniblement sous la plume d’Otto, qui peut écrire une carte par dimanche et au mieux deux, mais quel changement pour cet homme enfermé dans sa ladrerie !
Avec la Liberté vont la Vérité, : « Mère, le Führer a tué mon fils ! », la Lucidité, « Mère le Führer tuera aussi tes fils, écrit cela, demande Anna » ; et aussi la Dignité, la Fierté et le Courage, Otto « se voit dans l’atelier… Pour ses hommes il sera toujours ce vieux fou de Quangel, uniquement soucieux de son travail. Mais son cerveau recèle des idées qu’aucun d’eux ne pourraient avoir. Ils périraient de peur s’ils avaient de telles idées. Mais lui le vieil idiot de Quangel, il a ces idées là, et il leur donne le change à tous. »

Et l’espace d’un dimanche après-midi, cette Liberté nouvellement acquise, illumine leur foyer d’une ivresse naïve.
Lui : « Peut-être donneront nous à d’autres, de plus en plus nombreux, l’idée d’écrire ce genre de cartes. Finalement il y en aura des douzaines, des centaines, à faire comme nous et à écrire. Nous inonderons Berlin de ces cartes, nous saboterons leur machines, nous renverserons le Führer et nous mettrons fin à la guerre. »
Elle : « Peut-être montreront-ils (la Gestapo), ces cartes au Führer, lui-même les lira. Nous l’accusons….Il sera furieux…Il entre toujours en fureur dès que quelque chose ne va pas selon sa volonté… Il donnera l’ordre de nous trouver et on ne nous trouvera pas !... Il devra continuer à lire nos accusations. »

Mais l’éblouissement de cette espérance, la joie merveilleuse de la pensée libre et de l’action sont aussi les barrières d’une solitude nouvelle. « Qu’étaient-ils il y a encore un instant ? Ils avaient mené des existences inconnues, dans un fourmillement sombre. Et les voilà tout seuls, tout les deux unis, élevés sur le pavois. Il fait un froid glacial autour d’eux, tant ils sont seuls. »

Car dans le Berlin de l’ordre nazi, une foule de délateurs se mêle à un peuple saisi par la crainte. Aussi la plupart des cartes sont tout bonnement rapportées à la police.

Là, le commissaire Escherich, un policier de la vieille école, un de ceux qui ont mis leur froide intelligence et leur science policière au service du régime quand le parti a envahi l’état, a surnommé Otto Quangel « Trouble Fête » et plante un petit drapeau sur un plan de Berlin, chaque fois qu’on lui apporte une carte séditieuse.
Escherich qui apporte l’expérience de Weimar à l’ordre nouveau de Berlin, s’est mis sur la piste de Quangel, qu’une infime bévue démasquera.

Arrêté ainsi qu’Anna, Otto reste digne même sous les coups et les humiliations. Sommé de se joindre à la meute hurlante qui bat Quangel, Escherich est foudroyé par le regard méprisant de celui-ci, et réalisant l’impasse de son activité policière fourvoyée, il se suicide.

Tandis que cette mort signe le double échec de l’appareil d’état « traditionnel », passé au service des nazis et de Quangel lui-même dont les cartes peu lues ont converties, mais en vain celui qui le pourchassait, le roman d’Hans Fallada a encore deux clefs à nous procurer.

Hans Fallada, lui-même écrivain connu avant guerre, ne fût ni un nazi, ni un résistant, mais un des innombrables qui se réfugièrent dans le silence en s’isolant à la campagne durant la guerre. Ces consciences et solitudes inutiles, eurent des vies triviales réduites au silence par le tragique.

Toutefois si Hans Fallada dont le roman ne sera publié qu’en 1947, peu avant sa mort, ne réussit pas à s’élever au niveau de ses héros, le hasard voulût que dix ans auparavant en 1937, il reçoive la visite de Mildred Harnack, qui deviendra plus tard une des organisatrices du réseau Schulze-Boysen, qui fut nommée par la Gestapo, l'Orchestre Rouge ("Rote Kapelle"), et dont nous connaissons en France, la belle figure de Léopold Trepper.

L’Orchestre Rouge devait brièvement entrer en contact en 1942 avec les étudiants du groupe de la Rose Blanche dont l’activité consistait justement à rédiger et diffuser des tracts, six entre 1942 et 1943.

Otto et Anna Quangel par leur situation sociale sont fort éloignés des étudiants de la « Rose Blanche », mais par leur droiture morale et le sens de leur message, ils retrouvent l’inspiration biblique et « libérale » de ces étudiants qui étaient également influencés par les pensées de Schiller, Goethe et Aristote.

Enfin Hans Fallada, par son roman rend aussi hommage à Johann Georg Elser, (menuisier quand Otto Quangel est ébéniste), qui voulait à tout prix éviter la guerre et mettre fin à la dictature, agissant seul il plaça une bombe le 8 novembre 1939 dans le Bürgerbräukeller à Munich où Hitler commémorait chaque année sa tentative de putsch du 9 novembre 1923, et où le dictateur devait comme chaque année tenir un discours de 20h30 à 22h00. Elser régla le minuteur pour 21h20. Mais Hitler échappa à la détonation, qui tua huit personnes, parce qu'il partit inopinément à 21h07.

Immédiatement arrêté Elser ne sera finalement exécuté que beaucoup plus tard. Les archives révèlent qu'Elser ne fût pas brisé lors des interrogatoires, se repentant seulement d'avoir tué 8 innocents. Ce poseur de bombes n'était pas un terroriste!
Himmler voulait faire d’Elser un instrument aux mains d'un complot de l’Intelligence Service britannique. ce qui explique le kidnapping de deux agents anglais au Danemark, emmenés dans le Reich, où ils étaient sensés être les agents traitants d'Elser. Himmler prévoyait de le faire juger à Londres après la victoire nazie. Celle-ci devenue improbable Elser fût fusillé le 8 avril 1945 à Dachau.
L’ordre totalitaire du Reich millénaire avait encore une espérance de vie d’exactement un mois !

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