Autour de Trois Solitudes, 2 : Otto & Anna Quangel - Seul dans Berlin.
"Seul dans Berlin", le roman d’Hans Fallada laisse souvent à ses lecteurs le sentiment d’avoir approché la solitude absolue, telle qu’elle se manifeste dans un régime totalitaire. Primo Levi disait, dans "Conversations avec Ferdinando Camon", qu'il était « l'un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie ».
Dans un immeuble de
Le destin des Quangel bascule, lorsqu’ils apprennent le décès de leur fils. A cette date, peu de familles allemandes ont encore été touchées par la guerre, et ce choc entraine les Quangel dans une avant garde tragique.
Toutefois il n’approuve pas les persécutions nazies, il perçoit la forêt des magouilles où s’abritent les « faisans dorés », les bonzes bien nourris du parti, sanglés dans leurs uniformes jaunes.
Pourtant « Quangel aime sa petite vie bien régulière : les journées de travail toutes semblables, avec le moins d’événements sortants de l’ordinaire !...Même le dimanche lui pèse,…. » (Hans Fallada – Seul dans Berlin)
Plus qu’un individualiste, il est resté un individu. Son individualité se reflète dans sa lucidité, son courage et sa volonté, qualités qui l’emporte vers les chemins périlleux de l’action et de la résistance.
Anna Quangel a toujours été soumise à Otto, son compagnon de trente ans, classiquement sa vie s’est tournée vers son fils, pacifique, studieux, intelligent qui a su séduire
Le choc de la mort du jeune Otto, bouleverse tellement Anna qu’elle apostrophe son mari « Tout cela c’est vous qui l’avez préparé, avec votre misérable guerre, toi et ton Führer ! »
Dans ce désespoir, Anna veut désormais que des choses changent dans sa vie, tandis qu’Otto, dont l’expression des sentiments n’est pas le fort, n’est pas moins résolu. C’est lui qui va imaginer une résistance originale, écrire des cartes postales qu’il disséminera dans les escaliers d’immeubles.
Et Anna fût soulagée, persuadée qu’Otto projetait quelque chose de grand.
Toutefois le titre « Seul dans Berlin » est trompeur car cette solitude totale est aussi une solitude partagée entre Otto et Anna, comme une intimité renouvelée dans un couple.
C’est pourquoi la première carte dit simplement la vérité des Quangel :« Mère, le Führer a tué mon fils ! »
C’est la famille, le couple, l’amour qui donne son élan et son souffle à une action en même temps si grandiose et si vaine.
Vaine cette résistance, Anna le sait : « Confusément elle comprit ce que cela signifiait. D’un côté, eux deux, les pauvres petits travailleurs insignifiants, qui pour un mot pouvaient être anéantis pour toujours. Et de l’autre côté, le Führer et le parti, cet appareil monstrueux, avec toute sa puissance, tout son éclat avec derrière lui les trois quarts ou les quatre cinquième du peuple allemand. »
La famille, la forme élémentaire de l’ordre spontané de la société, dans sa nudité simple s’oppose à la construction rigide de l’ordre totalitaire en un combat déséquilibré.
Et cet affrontement inaugure pour eux des temps nouveaux : « Le Führer a assassiné leur fils, maintenant ils écrivent des lettres. Une nouvelle période de leur vie….Extérieurement, rien n’a changé ; mais intérieurement tout s’est transformé. La lutte commence. »
Avec la Liberté vont la Vérité, : « Mère, le Führer a tué mon fils ! », la Lucidité, « Mère le Führer tuera aussi tes fils, écrit cela, demande Anna » ; et aussi la Dignité, la Fierté et le Courage, Otto « se voit dans l’atelier… Pour ses hommes il sera toujours ce vieux fou de Quangel, uniquement soucieux de son travail. Mais son cerveau recèle des idées qu’aucun d’eux ne pourraient avoir. Ils périraient de peur s’ils avaient de telles idées. Mais lui le vieil idiot de Quangel, il a ces idées là, et il leur donne le change à tous. »
Lui : « Peut-être donneront nous à d’autres, de plus en plus nombreux, l’idée d’écrire ce genre de cartes. Finalement il y en aura des douzaines, des centaines, à faire comme nous et à écrire. Nous inonderons Berlin de ces cartes, nous saboterons leur machines, nous renverserons le Führer et nous mettrons fin à la guerre. »
Elle : « Peut-être montreront-ils (la Gestapo), ces cartes au Führer, lui-même les lira. Nous l’accusons….Il sera furieux…Il entre toujours en fureur dès que quelque chose ne va pas selon sa volonté… Il donnera l’ordre de nous trouver et on ne nous trouvera pas !... Il devra continuer à lire nos accusations. »
Mais l’éblouissement de cette espérance, la joie merveilleuse de la pensée libre et de l’action sont aussi les barrières d’une solitude nouvelle. « Qu’étaient-ils il y a encore un instant ? Ils avaient mené des existences inconnues, dans un fourmillement sombre. Et les voilà tout seuls, tout les deux unis, élevés sur le pavois. Il fait un froid glacial autour d’eux, tant ils sont seuls. »
Là, le commissaire Escherich, un policier de la vieille école, un de ceux qui ont mis leur froide intelligence et leur science policière au service du régime quand le parti a envahi l’état, a surnommé Otto Quangel « Trouble Fête » et plante un petit drapeau sur un plan de Berlin, chaque fois qu’on lui apporte une carte séditieuse.
Escherich qui apporte l’expérience de Weimar à l’ordre nouveau de Berlin, s’est mis sur la piste de Quangel, qu’une infime bévue démasquera.
Arrêté ainsi qu’Anna, Otto reste digne même sous les coups et les humiliations. Sommé de se joindre à la meute hurlante qui bat Quangel, Escherich est foudroyé par le regard méprisant de celui-ci, et réalisant l’impasse de son activité policière fourvoyée, il se suicide.
Tandis que cette mort signe le double échec de l’appareil d’état « traditionnel », passé au service des nazis et de Quangel lui-même dont les cartes peu lues ont converties, mais en vain celui qui le pourchassait, le roman d’Hans Fallada a encore deux clefs à nous procurer.
Toutefois si Hans Fallada dont le roman ne sera publié qu’en 1947, peu avant sa mort, ne réussit pas à s’élever au niveau de ses héros, le hasard voulût que dix ans auparavant en 1937, il reçoive la visite de Mildred Harnack, qui deviendra plus tard une des organisatrices du réseau Schulze-Boysen, qui fut nommée par la Gestapo, l'Orchestre Rouge ("Rote Kapelle"), et dont nous connaissons en France, la belle figure de Léopold Trepper.
L’Orchestre Rouge devait brièvement entrer en contact en 1942 avec les étudiants du groupe de
Otto et Anna Quangel par leur situation sociale sont fort éloignés des étudiants de la « Rose
Blanche », mais par leur droiture morale et le sens de leur message, ils retrouvent l’inspiration biblique et « libérale » de ces étudiants qui étaient également influencés par les pensées de Schiller, Goethe et Aristote.
Enfin Hans Fallada, par son roman rend aussi hommage à Johann Georg Elser, (menuisier quand Otto Quangel est ébéniste), qui voulait à tout prix éviter la guerre et mettre fin à la dictature, agissant seul il plaça une bombe le 8 novembre 1939 dans le Bürgerbräukeller à Munich où Hitler commémorait chaque année sa tentative de putsch du 9 novembre 1923, et où le dictateur devait comme chaque année tenir un discours de 20h30 à 22h00. Elser régla le minuteur pour 21h20. Mais Hitler échappa à la détonation, qui tua huit personnes, parce qu'il partit inopinément à 21h07.
Immédiatement arrêté Elser ne sera finalement exécuté que beaucoup plus tard. Les archives révèlent qu'Elser ne fût pas brisé lors des interrogatoires, se repentant seulement d'avoir tué 8 innocents. Ce poseur de bombes n'était pas un terroriste!
Himmler voulait faire d’Elser un instrument aux mains d'un complot de l’Intelligence Service britannique. ce qui explique le kidnapping de deux agents anglais au Danemark, emmenés dans le Reich, où ils étaient sensés être les agents traitants d'Elser. Himmler prévoyait de le faire juger à Londres après la victoire nazie. Celle-ci devenue improbable Elser fût fusillé le 8 avril 1945 à Dachau.
L’ordre totalitaire du Reich millénaire avait encore une espérance de vie d’exactement un mois !
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